Michela Murgia
De la Sardaigne traditionnelle au monde moderne…
Michela Murgia (1972 – 2023) est probablement la représentante la plus « universelle » de la Nouvelle vague littéraire sarde, mais, étonnamment, les éditeurs français ne se sont pas bousculés pour traduire ses écrits. Elle fut néanmoins reconnaissante à la France (qui l’a décorée chevalière des Arts et des Lettres), où ses prises de position antitraditionalistes et antifascistes ont été mieux accueillies qu’en Italie… Sa fin de vie est marquée par un militantisme actif en faveur du droit des homosexuels, de l’identité queer et de la famille homoparentale, écrivant à chaud sur le cancer qui vient de l’emporter, le 10 août 2023, et sur l’acceptation assez récente d’une identité non binaire que l’Italie a encore du mal à accepter… « Nous nous sommes cachées pendant des années (…). Puis, il y a un an et demi, je suis tombée malade et tout a changé ». Les traditions sont parfois pesantes…
Paradoxalement, et heureusement, ce sont ses écrits les plus « sardes » qui ont été traduits en français.
Michela Murgia fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature, en 2006, avec Il mondo deve sapere (« Le monde doit savoir »), qui dénonce les conditions de travail et les manipulations psychologiques dans les centres d’appels. L’ouvrage, dont l’écho est retentissant, est adapté au théâtre, puis porté à l’écran dès 2008 (Tutta la vita davanti), mais, à ce jour, n’est toujours pas traduit en français…
Après Il mondo deve sapere, écrit sous forme de blog, Michela Murgia rédige une sorte de guide de voyage sur la Sardaigne (Viaggio in Sardegna), et surtout Accabadora (2009). Avec ce roman, elle touche aux profondeurs de l’âme sarde, et nous plonge dans les traditions (pas si ancestrales…) de la Sardaigne reculée, « profonde » (dans tous les sens du terme).
Son roman suivant, La Guerre des saints (l’incontro, en italien), se situe dans la Sardaigne des années 80, dans le village de Cabras (renommé Crabas dans le roman), coincé entre les étangs du même nom et la ville d’Oristano.
Dans Leçons pour un jeune fauve, Michela Murgia décortique avec une acuité remarquable certains mécanismes de l’amour, loin de l’angélisme béat d’un happy end de film américain, et bien entendu ceux que l’amour aveugle empêche de voir… On retrouve chez elle la cruelle lucidité de Salvatore Niffoi et de Milena Agus.
Peut-être, avec ces trois auteurs, touche-t-on enfin au plus profond de l’âme sarde… ?
Quelques livres en citations...
Accabadora
(2009. Traduit de l’italien par Nathalie Bauer)
Dans la Sardaigne ancestrale, les traditions sont tenaces, et notamment celle de l’accabadora, attestée jusque dans les années 50, époque à laquelle se passe le récit. Déjà évoquée dans plusieurs articles de ce site, cette pratique extrême, romancée ici sous la plume de Michela Murgia, offre matière à réflexion… L’accabadora (de l’espagnol acabar, « terminer », survivance de l’influence catalane sur la Sardaigne) est le nom donné à cette femme qui, à l’instar de la sage-femme qui assiste une parturiente, aide un mourant à abréger ses souffrances, en l’étouffant ou en l’assommant, après avoir pris soin de retirer de la pièce toutes les représentations religieuses… Si le procédé peut sembler violent dans nos sociétés plutôt aseptisées, il est néanmoins un aboutissement mesuré, sagement soupesé, tant par la famille que l’accabadora, et parfois même par le malade s’il en est capable. Paradoxale dans une Sardaigne très religieuse, cette façon de quitter la vie n’est bien entendu plus d’actualité, mais le débat perdure…
Fillus de anima. C'est ainsi qu'on appelle les enfants doublement engendrés, de la pauvreté d'une femme et de la stérilité d'une autre.
[…] Maria s'était habituée à être le cadet des soucis d'une famille qui n’en avait que trop.
Anna Teresa Listru aimait raconter à ses voisines que son époux ne s'était même pas montré utile en crevant à la guerre, ce qui lui aurait valu une pension. Réformé pour son incapacité, Sisinnio Listru était mort aussi bêtement qu’il avait vécu, écrasé comme un grain de raisin dans le pressoir par le tracteur de Boreddu Arresi, à qui il servait parfois de métayer. Veuve et mèer de quatre filles, Anna Teresa Listru avait quitté la pauvreté pour la misère […].
Bonaria Urrai ne commit jamais l'erreur de l'inciter à considérer son foyer comme le sien et ne prononça aucune de ces banalités servant à rappeler aux invités qu’ils ne sont justement pas chez eux.
Maria avait huit ans quand elle s'aperçut que Tzia Bonaria sortait la nuit.
À huit ans, on ne peut pas tout comprendre, mais on peut deviner qu'il y a quelque chose à comprendre.
S'il est vrai que la terre parle de ceux qui la possèdent, les collines qui entouraient Soreni tenaient un discours compliqué. Les petits lopins irréguliers décrivaient des familles trop nombreuses et querelleuses, qui avaient éclaté en une myriade de délimitations, murets en basalte noir que la haine soutenait.
Salvatore Bastiu n'avait jamais cru que la nuit pût porter conseil. La nuit ne porte que la nuit, voilà tout.
Pour le mettre à exécution, il choisit cependant la nuit, car l'obscurité constitue parfois une forme de pardon.
Et les imbéciles étaient, à Soreni, objet de moquerie et d'exclusion, car si la ruse, la force et l'intelligence peuvent être combattues à armes égales, l'imbécilité n'a pas de pire ennemi qu'elle-même et constitue, par son imprévisibilité fondamentale, un danger chez les amis, plus encore que chez les ennemis.
« Je ne sais pas, Giannina, mais à l'heure de la faiblesse, nombreux sont ceux qui préfèrent la foi à la force. »
Il avait appris que n'importe quelle aumône peut convenir à ceux qui n'ont aucune attente.
Comme les yeux de la chouette, certaines pensées ne supportent pas la lumière du jour. Elles ne peuvent naître que la nuit, où, exerçant la même fonction que la lune, elle meuvent des marées de sens dans un invisible ailleurs de l'âme.
Jamais, depuis, elle n'avait douté lorsqu'elle avait eu à distinguer la pitié et le crime. Jamais, jusqu'à l'instant où elle avait lu dans les yeux de Nicolas Bastiu la détermination d'un être qui cherchait désespérément, non pas la paix, mais un complice.
Comme les êtres, les fautes n'existent qu'à l'instant ou d'autres s'en aperçoivent.
Dans le doute, elle affronta tout ce qui était à sa portée. Ainsi que la vieille femme l'avait fait pour elle quelques années plus tôt, elle libéra les étagères des statuettes du Sacré-Cœur et de l'agneau mystique, et emporta le bénitier gravé à l'effigie de sainte Rita. Elle décrocha tous les tableaux à sujet religieux qui ornaient les murs de la chambre, récupéra les images saintes entre les pages des livres et au fond des tiroirs, dénoua les rubans verts qui étaient fixés aux poignées des portes, débusqua dans les recoins le moindre bout de corne censé surveiller les esprits ; surtout, elle emporta le rameau béni de la semaine sainte fixé derrière la porte, complètement sec mais pas pour autant inoffensif.
La Guerre des saints
(2012. Traduit de l’italien par Nathalie Bauer). Titre italien : l’incontro (« La Rencontre »).
Lorsqu’une deuxième église est construite dans le village, les adultes embarquent les enfants dans des dissensions que ces derniers n’avaient aucune raison d’imaginer. Dans la sémantique des adultes, le « nous » est désormais remplacé par le terrible « eux » … On comprend aisément que Michela Murgia a transposé à l’échelle d’un village des années 80 (Cabras, son village natal, rebaptisé ici Crabas) les bases des relations humaines, et pas les plus glorieuses…. Ce roman est néanmoins un message d’espoir, les adolescents faisant preuve de qualités humaines bien supérieures à celles de leurs parents, des autorités du village, et surtout des sommités ecclésiastiques, roublardes et de mauvaise foi (ce qui est un comble…), et engluées dans les querelles de clochers – c’est le cas de le dire…