Éléonore d’Arborée
Figure emblématique de la Sardaigne médiévale, symbole de liberté et d’indépendance, Éléonore d’Arborée est une juge et une souveraine qui joua un rôle clef dans l’histoire de l’île. Elle fut la première à parvenir, à la fin du XIVe siècle, à unifier presque en totalité la Sardaigne. Sous sa gouvernance, marquée par des luttes d’indépendances constantes contre l’occupant aragonais, la Sardaigne connaîtra une courte période d’unité et d’indépendance, avant de passer pour plusieurs siècles sous la tutelle espagnole.
Éléonore, héritière du judicat d’Arborée, c’est-à-dire « suzeraine » d’une région sarde, eut l’intelligence, grâce à sa personnalité et à la promulgation de la Carta de logu (« Charte du peuple »), de poser les bases législatives d’une société juste, au point que ce modèle de gouvernance, inédit en cette fin de Moyen Âge, sera respecté et prorogé par l’occupant espagnol.
Cette Carta de logu, rédigée en sarde, eut le mérité d’établir un système légal pérenne en Sardaigne, réglementant de façon moderne divers aspects de la vie quotidienne, du mariage aux contrats en passant par le droit de propriété et la justice pénale.
Sommaire
La Sardaigne au XIVe siècle
Les « judicats » : des royaumes indépendants
Depuis la fin de l’Antiquité, la Sardaigne subit les influences romaines, barbares (Vandales), byzantines puis arabes (raids des sarrasins venus de l’actuelle Tunisie). Les Vandales, après la prise de Rome en 476, débarquent sur ses côtes, et l’île ne doit son salut qu’à l’intervention de l’Empire byzantin, qui lui impose ensuite un système administratif centralisé sous la tutelle d’un magistrat appelé judex provinciae. Mais, éloignée de Constantinople et située aux confins de l’Empire byzantin, elle reste isolée et doit organiser sa défense de façon indépendante. Vers l’an 900, ce judex provinciae détient encore tous les pouvoirs civils, tandis qu’un dux détient le pouvoir militaire.
Soucieux d’assurer au mieux la défense de l’île, notamment contre les raids arabes, le judex provinciae délègue petit à petit ses pouvoirs à des états qui deviennent vite indépendants : ce sont les quatre judicats (giudicati, en sarde) de Calari, Arborea, Torres et Gallura. Ces giudicati (le terme « judicat » dérive probablement du latin médiéval judex, qui signifie « juge ») sont autonomes, avec des frontières fortifiées, mais surtout avec chacun son propre parlement, nommé Corona de Logu, ses propres institutions et systèmes administratifs, et ses propres lois (Cartas de Logu), inspirées par le droit romano-byzantin. Ils sont placés sous l’autorité d’un « juge » (iudici en sarde, giudici en italien).
Ces royaumes, ou principautés, entrent régulièrement en conflit les uns avec les autres et avec d’autres puissances méditerranéennes, telles que les républiques de Pise et de Gênes. Pendant une grande partie du Moyen Âge, la Sardaigne est effectivement une région disputée, différentes puissances cherchant à étendre leur influence sur l’île.
La guerre contre les Espagnols
Au XIVe siècle, l’Espagne n’est pas encore unifiée. Certes, elle a entrepris depuis quelque temps sa Reconquista contre la présence musulmane, et la prestigieuse civilisation Al Andalus s’est éteinte, mais Grenade reste aux mains des musulmans. L’Espagne est majoritairement divisée entre le royaume de Castille, au centre, et celui d’Aragon, à l’ouest. Ce dernier, après la prise des Baléares au siècle précédent, lorgne naturellement sur la Sardaigne pour contenter ses appétits territoriaux. Ces visées expansionnistes sont confortées par l’arbitrage papal dans le conflit qui oppose les Angevins et les Aragonais pour la possession de la Sicile. Le pape obtient effectivement de la couronne d’Aragon qu’elle renonce à la Sicile, mais la dédommage en lui laissant les mains libres en Sardaigne… Jacques II d’Aragon s’empresse de s’allier avec le juge d’Arborée, Ugone II (grand-père d’Éléonore d’Arborée) pour mettre fin à l’occupation d’une bonne partie du territoire sarde par la république de Pise (notamment la Gallura et les régions de Cagliari et de Sassari). Au milieu du XIVe siècle, la Sardaigne est donc partagée entre le « Royaume de Sardaigne », aragonais, le judicat d’Arborée, et le judicat de Logudoro.
À l’exception de l’intermède « arboréen » de 1353 à 1409, où les juges Mariano IV, puis ses enfants Ugone III et Éléonore combattent contre la présence aragonaise, la Sardaigne est sous la coupe espagnole jusqu’en 1718.
Encore aujourd’hui, la région d’Alghero, la plus marquée par l’influence espagnole, conserve les traces de cette occupation, tant dans la langue que dans la culture : une bonne partie de la population parle ou comprend le catalan.
Éléonore d’Arborée
Dans la Sardaigne médiévale, comme ailleurs à cette époque, les royaumes se font au se défont au gré des guerres et des alliances matrimoniales. La vie d’Éléonore n’échappe pas à ce constat, et se déroule dans un contexte de guerre contre la couronne d’Aragon et d’alliance avec les Génois, par son mariage avec un membre de la famille Doria, influente famille de la noblesse génoise implantée en Sardaigne.
Il est impossible de comprendre les événements qui jalonnent la vie d’Éléonore, ni les décisions qu’elle fut amenée à prendre, si l’on ne revient pas quelques décennies en arrière, au moins jusqu’à son grand-père, Ugone II.
Éléonore, descendante d’une lignée de juges d’Arborée
Éléonore naît probablement vers 1340 en Catalogne. On ne connaît quasiment rien de son enfance, au moins jusqu’en 1347, date à laquelle son père devient juge du judicat d’Arborée. Elle est la fille de Mariano IV d’Arborée et de Timbora de Rocaberti, une noble catalane.
Le père de Mariano IV (et grand-père d’Éléonore), Ugone II, juge d’Arborée, avait aidé la couronne d’Aragon à prendre possession de la Sardaigne en 1323 (pour dégager les Pisans, à la suite d’un accord, conclu sous l’égide du pape, dans lequel le royaume d’Aragon renonce à la Sicile mais récupère la Sardaigne, « occupée » par les Pisans et les Génois).
À la suite de cette conquête inachevée, le jeune Mariano est envoyé parfaire son éducation à la cour d’Alphonse IV d’Aragon. En 1332, ce dernier cède à Mariano les châteaux de Goceano et Marmilla (au centre de la Sardaigne), dont il prend possession physiquement en 1342, quand il revient en Sardaigne avec son épouse (aragonaise) Timbora de Rocaberti et ses enfants, Ugone, Beatrice et Éléonore. Expérimenté, Mariano a connu à Barcelone les rouages administratifs d’une grande monarchie.
En 1336, Ugone II meurt. Son fils Pietro III devient juge d’Arborée, mais il meurt à son tour en 1347, sans descendance. Mariano IV, son frère et père d’Éléonore, lui succède. Cette année est riche en événements… : il s’installe à Oristano et des conflits éclatent entre la couronne d’Aragon et des propriétaires terriens pisans (qui possèdent de larges territoires dans le nord-ouest, dont les villes d’Alghero et Castelsardo. Mariano n’intervient pas, mais finit par s’allier avec la république de Pise… à la différence de son frère Giovanni, fidèle vassal de la couronne d’Aragon. Mariano fait capturer Giovanni en 1349 et le jette en prison à Oristano, où il mourra vers 1375. Mais il acte ainsi définitivement la rupture avec la puissante couronne d’Aragon, à qui il reproche ses prétentions impérialistes sur l’ensemble de la Sardaigne… La guerre éclate et fait rage en 1353-1354, débouchant sur le traité de paix de Sanluri.
De 1354 à 1364, Mariano met à profit la paix pour réorganiser l’administration et la législation du judicat. Il semblerait qu’en 1355, le roi d’Aragon, Pierre IV, ait proposé à Mariano de lui envoyer ses filles Béatrice et Éléonore en Catalogne pour les marier au sein de la cour d’Aragon, mais ce projet aurait été abandonné.
En 1364, une guerre éclate entre les couronnes d’Aragon et de Castille. Mariano en profite pour ouvrir un front sarde, et prend aux Aragonais l’essentiel de la Sardaigne, à l’exception de Cagliari et Alghero. Il meurt alors, en 1375, et son fils aîné Ugone III lui succède.
Les premières visions politiques
Avant de mourir, Mariano avait réussi à négocier le mariage d’Éléonore avec un notable génois établi dans le Logudoro (équivalent de l’actuelle région de Sassari), Brancaleone Doria, dans le but de sceller une alliance entre le judicat et la république de Gênes, et peser ainsi contre la couronne d’Aragon. Éléonore et Brancaleone, plus âgé d’une dizaine d’années, partent vire dans la forteresse de Castelgenovese (l’actuelle Castelsardo), où Éléonore donne naissance à deux fils, Federico en 1377 et Mariano vers 1379.
Rapidement, Éléonore va elle-même négocier un accord avec la république de Gênes. Elle se rend dans la petite république en 1382, et obtient du doge que la fille de ce dernier, Bianchina, épousera son fils, Federico. Ceux-ci ne sont encore que des enfants, mais Éléonore anticipe déjà la continuité dynastique de sa maison. Pour ce faire elle accepte de résider à Gênes, demandant même la citoyenneté à condition de ne pas y payer d’impôts. Plus qu’une alliance matrimoniale, cet épisode rend déjà compte du caractère d’Éléonore, étonnant pour une femme de cette époque. C’est elle qui gère cette tractation, et non son mari. Elle négocie directement, sans intermédiaire, et prend seule les décisions qui impactent son fils. Elle est riche, mais dispose de son argent en toute indépendance. Enfin, elle est diplomate et habile tacticienne, comme le confirmera la suite des événements.
Quant à son frère Ugone III, aussi va-t-en-guerre et cruel que son père était cultivé et raffiné, il continue la guerre contre les Aragonais, mais meurt assassiné en 1883 à l’occasion d’une conspiration interne. Éléonore rentre précipitamment à Oristano pour faire valoir les droits de succession de son fils Federico.
Éléonore, habilement, parvient à imposer Federico, mineur, comme successeur, en arguant d’une tradition sarde par laquelle les femmes peuvent succéder à leur père, et devient régente, chose peu courante à cette époque. Afin d’asseoir pacifiquement sa mainmise sur le judicat, elle se réconcilie la noblesse conspiratrice qui a assassiné son frère, et s’enquiert de faire cautionner cette succession par la couronne d’Aragon, en envoyant son mari en ambassade à Barcelone.
La régence et le pouvoir
Brancaleone Doria a donc la tâche délicate de faire reconnaître Federico comme juge aux dépens du fils de Béatrice, la sœur aînée d’Éléonore décédée quelques années plus tôt, et de négocier la paix avec la couronne d’Aragon.
Mais Pierre IV d’Aragon, inquiet de la potentielle puissance du judicat d’Arborée en Sardaigne, garde Brancaleone Doria en otage, exigeant pour sa libération qu’Éléonore lui confie en échange son fils héritier… Éléonore refuse, malgré les demandes insistantes de son mari, et, au contraire, fait en personne le tour du judicat pour fédérer les volontés dans une nouvelle guerre contre la couronne aragonaise.
Brancaleone est alors transféré de Barcelone dans une prison de la forteresse aragonaise de Saint-Pancrace, à Cagliari, au début de l’année 1384. Éléonore tente de le faire évader, mais le plan échoue. Il y reste jusqu’en 1390, après qu’une paix est conclue en 1388 entre Éléonore et les Aragonais, qui renvoie le judicat dans ses possessions d’avant 1353 et le contraint à payer un tribut à la couronne d’Aragon.
Pendant cette détention, Éléonore, alors âgée d’une quarantaine d’années (sa date de naissance est incertaine), imprime rapidement sa marque, plus proche des méthodes diplomatiques de son père que de celles, brutales, de son frère.
Peu de temps après sa libération, Brancaleone Doria reprend la guerre contre les Aragonais. Entre 1392 et 1404, il guerroie avec son fils Mariano (Federico est mort, encore enfant, en 1387), tandis qu’Éléonore gouverne et organise la guérilla contre l’occupant aragonais. Elle met ces quinze années à profit pour amender la Carta de Logu, et poser une empreinte indélébile sur la vie quotidienne des Sardes…
Même si les sources sur cette époque troublée sont plutôt maigres et que les témoignages manquent, il est indéniable qu’Éléonore devait être pourvue d’une forte personnalité pour maintenir pendant une dizaine d’années les prérogatives de sa « maison », malgré l’absence de son mari et la jeunesse de ses enfants. Son action est d’autant plus remarquable qu’elle rompt avec les méthodes radicales et autoritaires de son frère. C’est par son habileté diplomatique et sa politique consensuelle qu’elle parvient à fédérer les populations sardes autour d’une nouvelle organisation des institutions et juridictions.
Éléonore et la « Carta de logu »
La mémoire et la célébrité d’Éléonore sont intimement liées à la Carta de logu, ensemble de lois, très moderne pour l’époque, qui réglemente la vie de ses contemporains. Après un premier code rural édicté en 1337 par son père, Mariano IV, la Carta est promulguée par Éléonore en 1392, puis sans cesse amendée, lui donnant ses lettres de noblesse. Cette charte, influencée par le droit romain, a pour but de codifier les lois et les coutumes de la Sardaigne, en unifiant et en rationalisant le système juridique de l’île.
Elle aborde divers aspects de la vie sociale, économique et familiale, traitant de sujets tels que le mariage, la propriété, les contrats, les délits et les peines, et établissant des règles spécifiques pour régir la société sarde de l’époque.
C’est un document important pour la Sardaigne, car il a contribué à la préservation des traditions juridiques locales et à l’identité culturelle de l’île.
Enfin, avec la Carta de logu, le judicat d’Arborée se dote d’institutions semi-démocratiques. Il est divisé en quatorze curatories, dirigées par un conseil (corona de curatoria) composé de prélats, certes nommés par le juge, mais qui élisent eux-mêmes leurs représentants au parlement du judicat (le Corona de Logu).
Éléonore meurt en 1404, peut-être de la peste, qui ravage alors l’île. Les historiens sont aujourd’hui divisés sur le rôle joué par Éléonore pendant la dizaine d’année qui sépare la libération de Brancaleone Doria (et la reprise concomitante des hostilités contre les Aragonais), en 1390, et sa mort, entre 1402 et 1404. Son fils Mariano étant devenu adolescent, et son mari Brancaleone ayant pris à son compte la guerre contre la couronne aragonaise, Éléonore a probablement pris du recul par rapport aux affaires gouvernementales, bien que qu’elle semble avoir gardé le souci constant d’amender la Carta de logu et de participer à l’élaboration difficile d’une société juste.
Mariano V, puis Brancaleone Doria, meurent à leur tour quelques années après Eleonore, et le judicat, décapité de ses représentants sardes, échoit au français Guillaume II, vicomte de Narbonne (petit-fils de Béatrice, la sœur d’Éléonore, qui avait épousé Aymeri VI de Narbonne). Mais, pour des raisons politiques, Guillaume II vend le judicat d’Arborée à Alphonse V d’Aragon en 1420. Ce dernier confirme néanmoins la Carta de logu comme loi nationale.
À compter de cette date (1420) et pour trois siècles, la totalité de la Sardaigne reste sous la tutelle espagnole, jusqu’à ce qu’elle soit cédée au duché de Savoie (et de Piémont) en 1718.
Malgré les conflits, les efforts d’Eléonore ont contribué à maintenir une certaine stabilité dans la région et à protéger les intérêts de la Sardaigne. Toutes ses actions nous montrent une femme visionnaire, indépendante et capable d’agir au-delà des conventions de son époque.
Elle a laissé un héritage important dans l’histoire de la Sardaigne, en tant que souveraine et législatrice, et elle est aujourd’hui encore saluée pour l’empreinte éclairée que sa gouvernance a imprimée dans les traditions locales.