Milena Agus

Mon coup de coeur de la littérature sarde...

Milena Agus est née en 1959 dans une famille sarde de Gênes, en Ligurie. Lorsqu’elle revient en Sardaigne, c’est pour ne plus la quitter. Ces éléments de vie (Gênes, le continent, le retour…), comme beaucoup d’autres, récurrents dans ses romans, sont des sources d’inspiration permanentes, mais vite débordés par l’imagination de la romancière…

Dans Terres promises, elle raconte : « Lors de son premier voyage en Sardaigne, Felicia monta sur le pont du bateau dès le lever du jour. Elle vit les derniers oiseaux migrateurs voler vers le nord et l’île surgir des eaux, mince bande de terre dans la brume rosée. »

Le ton est donné, sa littérature sera profondément sarde, insulaire, unique, et pourtant universelle…

Milena Agus
Milena Agus

Il y a chez Milena Agus une sorte de fragilité indestructible. Dépassant ce qui semble être le carburant de tout écrivain – l’imagination – elle déclare vouloir « racheter le réel ». Elle se définit ainsi « comme une funambule », situant son écriture dans une « frontière impalpable », entre la réalité et le mensonge, au point que les deux se confondent. Mais on peut lire entre ses lignes que l’écriture est cette perche qui lui assure un équilibre précaire, sans cesse remis en question, entre des mondes impossibles : l’amour et le rejet, et plus encore la vie et la mort.

On retrouve dans les romans de Milena Agus ce réalisme cru qui fait la patte de Salvatore Niffoi (et qui compose peut-être l’ADN sarde ?), mais, cette fois, décliné au féminin, avec une sorte de douceur, ou du moins une absence de violence (ni alcoolisme ni meurtres…), malgré des thèmes plus tragiques que comiques. Et toujours avec cette ironie omniprésente, comme Salvatore Niffoi. Elle parle d’amour impossible, de folie, de sexe sans amour, de suicide, mais avec un naturel qui apprivoise les difficultés, et crée une distanciation salutaire. Ses personnages sont en lutte, ou en recherche, souvent décalés, mais jamais démissionnaires. Il faut vivre en s’accommodant : la vie est rarement insouciante, et la mort est une option naturelle, et pas forcément une fin que l’on repousse.

Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs, une multitude de leitmotiv reviennent régulièrement dans ses livres, déclinés différemment mais avec la même idée sous-jacente : la maison de Cagliari, avec sa terrasse sur les toits ; la maladie, qui hésite entre le physique et le psychique ; le voisin, toujours très beau, idéalisé, et souvent musicien (quand ce dernier n’est pas un proche parent : père, frère) ; la musique, refuge salvateur, bulle protectrice, et qui permet de voyager, dans la tête et dans le monde (Paris…) ; la tentation du suicide ; le personnage du blessé (invalide de guerre), aimable et aimé… ; les amours à sens unique, plurielles, cachées, interdites, impossibles, toujours imparfaites…

La quasi-totalité des romans de Milena Agus, qui publie très régulièrement depuis 2005, sont aujourd’hui traduits en français : Quand le requin dort, Mal de pierres (adapté au cinéma par Nicole Garcia, avec Marion Cotillard et Louis Garrel), Mon voisin, Battement d’ailes, La Comtesse de Ricotta, Sens dessus dessous, Terres promises, Une saison douce.

« Comme une funambule »…

En 2007, à l’occasion d’un colloque en Allemagne, Milena Agus rédige quelques pages qui éclairent son œuvre mieux que n’importe quelle analyse littéraire… Intitulé Comme une funambule, et parfois annexé à ses romans, ces pages lui donnent l’occasion de se livrer avec une sincérité touchante et éclairante sur son rapport à l’écriture, et forcément, à la vie, à l’amour, à la mort…

Transparente et authentique, Milena Agus confesse : « Je n’aime pas me montrer, parler en public, me faire photographier ou interviewer. Après, j’éprouve du dégoût envers moi-même et je passe tête basse devant les miroirs pour ne pas me voir. […] Le succès m’est indifférent. Et l’argent aussi. Pour moi, voyager est une souffrance, j’angoisse et j’ai la nostalgie de chez moi. »

Chez Milena Agus, l’écriture est à la fois enfantine et mature, comme si elle racontait la vie avec l’expérience des années passées, mais en ayant conservé ses yeux d’enfant : « Je n’arrive pas à regarder le monde différemment de quand j’étais réellement jeune. » Il y a chez elle une naïveté touchante, consciente et actée, qui n’empêche pas la lucidité, parfois cruelle…  On ressent une sorte d’écartèlement entre deux mondes : celui de la simplicité insouciante, de l’enfant qu’on restera toujours ; et celui, presque incompréhensible, des « autres », des adultes : « Et maintenant encore, quoi que je fasse, j’ai l’impression d’être totalement inadapté. »

Mais, avec l’écriture – même si cela peut sembler banal de l’énoncer ainsi – c’est un monde de tous les possibles qui s’ouvre : « Prenez quelqu’un que personne n’aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. »

Dans les récits « psychologiques », comme ceux de Milena Agus, il est tentant d’essayer de déceler ce qui relève du roman ou de son auteur, peut-être pour tenter (inconsciemment) de mettre les pensées et les réactions des personnages en prise avec la réalité ? Comme pour voir si « ça fonctionne » ? Tentation d’autant plus forte que les thèmes « interpellent » : l’amour, la folie, la mort… Mais, fort heureusement, réalité, imagination et mensonge se mélangent, laissant planer un mystère qui participe au charme de l’écrivain, dont Milena Agus est loin d’être dépourvue… : « Ce que je raconte est en partie vrai et en partie inventée. Les deux se mélangent si bien que je ne me rappelle plus ce que j’ai inventé et ce qui est réel. […] Je me tiens sur une frontière impalpable, comme une funambule. » Comme la vie « pitoyable et comique en même temps, […] misérable et merveilleuse ». C’est pourquoi ses récits sont des histoires d’amour. « Mais sans mièvrerie et avec ironie. » Exactement comme elle…

Quelques citations...

La Sardaigne et les Sardes.

En réalité, nous ne sommes pas la famille Sevilla-Mendoza. Nous sommes sardes, j’en suis sûre, depuis le Paléolithique supérieur. (Quand le requin dort)

Tout le monde se demande si habiter en Sardaigne, être sarde, donne à l'écriture un caractère particulier, et lequel. D'après moi, cela confère un éloignement. La mer, qui nous sépare du Continent, ou de la Terre ferme comme autrefois, justement, sépare. Il n'y a rien à faire. Et puis la Sardaigne est magnifique et garde, malgré les horribles villages de vacances et la cohue estivale, un caractère sauvage et mystérieux qui se reflète dans l'écriture, que ce soit celle des écrivains de l'intérieur, depuis Grazia Deledda jusqu'à Salvatore Niffoi, ou celle des écrivains des côtes ventées, lumineuses, face à la mer infinie. Comparer et affirmer que les uns ou les autres représentent la Sardaigne véritable n'a selon moi aucun sens. Elles sont toutes les deux et, dans la diversité de leurs codes et de leur culture, pareillement fascinantes si l'écrivain en saisit le sens profond. Et de toute façon, unies du point de vue de l'éloignement, commun, lui, à tous les Sardes. La Sardaigne île-grotte-tanière. La Sardaigne dont on éprouve le désir lancinant et où, quand on en est parti, on veut obstinément revenir. (Comme une funambule)

La mer… si proche et si loin…

Sur le continent tout le monde dit que la mer de Sardaigne, c'est la plus belle du monde. Imagine, grand-mère, une immense étendue d'eau de la couleur du ciel, agitée par le vent, quand il souffle fort il la soulève, et ça fait les vagues, qui sont en écume. La terre au bord de l'eau, c'est du sable, si blanc et si doux qu'on dirait de la farine, et à certains endroits, comme en Sardaigne, il paraît qu'elle forme des montagnes, des montagnes de farine. Puisque personne ne nous y emmène, pourquoi on n'irait pas, toi et moi ? On pourrait prendre l'autocar ! (Terres promises)

Cagliari (la maison familiale, la ville)

Il avait possédé une belle maison dans la rue Giuseppe Manno, juste à côté de l'église San Giorgio et Santa Caterina, une maison avec vue sur les toits jusqu'à la mer. (Mal de pierres)

Les gens de Cagliari étaient des bourgeois qui n'avaient jamais envie de se battre pour rien. (Mal de pierres)

Comme elle aimait Cagliari, et la mer, et son village avec cette odeur qui était un mélange de bois, de cheminée, de crottin de cheval, de savon, de blé, de tomates, de pin chaud. (Mal de pierres)

[…] il lui semblait que les lieux de ces poèmes ressemblaient à Cagliari. Si vertical qu'en entrant dans le port côté mer, comme ça lui était arrivé une fois en bateau pour le retour de la statue de saint Efisio, vous avez l'impression que les maisons sont construites les unes sur les autres. Cagliari […], ville sombre et labyrinthique, mystérieuse et humide, qui s'ouvre à des percées soudaines et inattendues sur la grande lumière méditerranéenne, aveuglante. Alors, même si vous êtes pressé, vous ne pouvez pas ne pas vous pencher par-dessus un muret ou une balustrade en fer et ne pas jouir du ciel et de la mer et du soleil très riches. Et si vous regardez en bas, vous voyez les toits, les terrasses avec leurs géraniums, le linge étendu, les agaves sur les pentes, la vie des gens qui paraît vraiment petite et fugace, mais aussi pleine de joie. (Mal de pierres)

L’amour, idéalisé et désabusé…

Tout le monde était persuadé qu'un homme de cinquante ans ne regarde jamais une femme de son âge, mais ces raisonnements valaient pour les choses du monde. Pas pour l'amour. L'amour ne s'attarde ni sur l'âge ni sur rien qui ne soit l'amour. (Mal de pierres)

Si nous faisons l'amour dans un lit de la rue Manno, [...] nous nous aimerons toujours. Car au fond, en amour, il s'agit peut-être au bout du compte de se fier à la magie, on ne peut pas dire qu'on puisse trouver une règle, quelque chose à suivre, pour que tout se passe bien, par exemple obéir à des Commandements. (Mal de pierres)

Madame a un amant en ville, avec elle ne sort pas, qui n'accepte pas ses attentions et qui ne cuisine pas pour elle. (Battement d’ailes)

Alors, ce fut elle qui le lui dit, qu'elle ne l'aimait pas et qu'elle ne pourrait jamais être une véritable épouse. Grand-père lui répondit de ne pas se mettre martel en tête. Lui non plus, ne l'aimait pas. (...) Il continuerait à fréquenter la maison close du quartier de la Marina, comme toujours depuis qu'il était jeune homme, et sans jamais rien attraper. (Mal de pierres)

"Il ne faut plus que vous dépensiez de l'argent pour les femmes de la maison close. Cet argent, vous devez le dépenser pour acheter votre tabac et vous détendre en fumant votre pipe. Expliquez-moi ce qui se passe avec ces femmes, et je ferai exactement pareil." (Mal de pierres)

La folie, toujours proche de la mort…

C'était les femmes normales qui avaient des enfants, les femmes joyeuses, sans vilaines pensées, comme ses voisines de la rue Sulis. Dès qu'ils se rendaient compte qu'ils étaient dans le ventre d'une femme dérangée, les enfants fuyaient, comme tous ses fiancés. (Mal de pierres)

... elle écrivait en cachette depuis belle lurette. Des poèmes. Peut-être des pensées. Des choses qui lui arrivaient, mais un peu inventées. Personne ne devait le savoir car on aurait pensé qu'elle avait l'esprit dérangé. Elle lui en parlait parce qu'elle avait confiance en lui, même si elle le connaissait depuis moins d'une heure. (Mal de pierres)

Le rescapé dit qu'à son avis grand-père était un heureux homme, vraiment, et pas, comme elle le prétendait, un malchanceux qui aurait été écopé d'une pauvre folle, elle n'était pas folle, simplement elle était une créature que Dieu avait fait à un moment où Il n'avait pas envie des femmes habituelles en série, Il avait eu une aspiration poétique et Il l'avait créée, grand-mère riait de bon cœur, disait qu'il était fou lui aussi et que c'était pour ça qu'il ne voyait pas la folie des autres. (Mal de pierres)

D'après maman en effet, dans une famille, le désordre doit s'emparer de quelqu'un parce que la vie est ainsi faite, un équilibre entre les deux, sinon le monde se sclérose et s'arrête. (Mal de pierres)

Alors il lui venait l’envie de mourir. L’enfant, une de ses sœurs le prendrait, au moins il grandirait dans une famille normale. (Mon voisin)

Elle passait les nuits à ne pas pouvoir dormir, à cause de ses pensées tristes, ne se tranquillisant que si elle arrivait à perfectionner son suicide. (Mon voisin)

Il avait la terreur de la mort. Au moins autant qu’elle la désirait. (Mon voisin)

La musique, salvatrice…

…su macchiòri de sa musica et de su piano ("sa lubie de la musique et du piano")… (Mal de pierres)

Papa a toujours eu sa musique, et le reste du monde lui a toujours été complètement égal. (Mal de pierres)

Elle essayait de dire à papa que le reste du monde existait aussi, et grand-père pareil, même s'il prenait le parti d'en rire, il ne pouvait pas oublier la nuit du 21 juillet 1969, pendant qu'Armstrong alunissait, leur fils n'avait pas interrompu les Variations sur un thème de Paganini en la mineur opus 35 de Brahms qu'il répétait pour son concert de fin d'année. (Mal de pierres)

Le fils des voisins joue de la trompette de Jazz à Paris et sa famille aurait préféré que la musique soit son passe-temps et pas son vrai travail. (Battement d’ailes)

Et aussi…

Il est tombé amoureux sans respecter les délais. (Quand le requin dort)

Et la nostalgie, c'est la tristesse, mais c'est aussi un peu du bonheur. (Mal de pierres)

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