Grazia Deledda : de Nuoro au prix Nobel de littérature
Le 10 décembre 1926, dans la grande salle de la Philharmonie de Stockholm, une femme de petite taille et de tenue sobre monte sur l’estrade pour recevoir le prix Nobel de littérature. Elle s’appelle Grazia Deledda. Elle est née à Nuoro, en Sardaigne – une ville qui, l’année même de cette cérémonie, compte moins de six mille habitants et que Mussolini vient à peine d’élever au rang de préfecture, comme pour souligner son provincialisme. Elle n’a jamais terminé sa scolarité primaire et a appris à écrire seule, en lisant La Fontaine, Homère, la Bible. Elle a quitté l’île à vingt-neuf ans et n’y est presque plus jamais retournée.
Et pourtant, c’est pour avoir raconté la Sardaigne que le jury suédois lui remet la plus haute distinction littéraire du monde. Pour avoir fait entrer dans l’Europe cultivée et urbaine du début du XXe siècle une île que personne ne connaissait vraiment – ses bergers taiseux, ses femmes en deuil perpétuel, ses paysages de granit et d’asphodèles, ses codes d’honneur ancestraux, ses superstitions et ses prières, sa violence et sa tendresse. Pour avoir transformé, selon une formule restée célèbre, « le paysage sarde en paysage biblique ».
Grazia Deledda est à la Sardaigne ce que Faulkner est au Mississippi : l’écrivain qui a fait d’un territoire particulier, rude et méconnu, le lieu d’une littérature universelle. Mais elle est aussi bien davantage que cela : une femme qui a imposé sa voix dans un monde littéraire et social qui ne lui faisait aucune place, une autodidacte géniale qui a construit depuis une maison de Nuoro une œuvre de trente-six romans et deux cent cinquante nouvelles. Une figure dont la modernité stupéfie, à mesure qu’on la relit.
Sommaire
Nuoro : au bout du monde habité, l’enfance d’une vocation
Pour saisir l’univers de Grazia Deledda, il faut d’abord saisir celui de Nuoro. Au milieu du XIXe siècle, la ville n’est encore qu’un gros bourg de la Barbagia, cette région montagneuse du centre de la Sardaigne que les Romains avaient appelée « Barbaria » faute de pouvoir la soumettre. Pas de chemin de fer avant 1888, pas de route praticable en toutes saisons, pas d’électricité, pas de vie culturelle au sens conventionnel du terme. Le monde s’arrête aux premières crêtes du Supramonte. Au-delà, c’est le maquis, les mouflons, les bergers transhumants et les bandits légendaires.
C’est dans ce contexte que naît Grazia Deledda le 28 septembre 1871, dans une famille relativement aisée du quartier Santu Predu. Son père, Giovanni Antonio Deledda, est un homme de bonne réputation locale – poète amateur, commerçant, personnage respecté. Sa mère, Francesca Cambosu, est plus sévère, plus ancrée dans les codes traditionnels de la société sarde. La famille compte plusieurs enfants, et la petite Grazia, d’emblée, se distingue par sa soif de lire, d’écrire, de comprendre ce qui se passe au-delà des montagnes.
Elle va à l’école jusqu’à onze ou douze ans – l’instruction primaire élémentaire, austère et lacunaire, que la Sardaigne de l’époque peut offrir. Puis elle reste à la maison, comme il convient à une jeune fille de son milieu. Mais elle lit tout ce qu’elle peut trouver : des romans-feuilletons, des revues populaires, des classiques italiens, des textes sacrés. Un instituteur voisin lui donne quelques leçons d’italien, car le sarde est sa langue maternelle et l’italien une langue presque étrangère. Elle lit La Fontaine, Homère, Dostoïevski. Elle lit la Bible, qui marquera durablement sa vision du monde et sa façon de raconter – ce goût pour la parabole, pour le destin, pour la faute et l’expiation.
À dix-sept ans, elle envoie ses premières nouvelles à une revue de mode romaine – L’Ultima Moda – sous un pseudonyme, parce qu’une jeune fille sarde ne publie pas. Les nouvelles sont acceptées. Elles sont maladroites, sentimentales, encore imprégnées d’un romantisme de pacotille, mais elles existent. Elle existe, en tant qu’écrivaine, dès avant d’avoir quitté la maison familiale, dès avant d’avoir vu la mer.
Mon père dit que ce sont les lâches qui pleurent, et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais pleurer. Pourtant, les pleurs font tant de bien ! Sans les pleurs, il y a des moments où l’âme éclaterait. (Grazia Deledda, Elias Portolu).
Cette phrase, mise dans la bouche de l’un de ses personnages, dit déjà tout : la tension entre le code extérieur – la balentia, cette forme de stoïcisme viril qui régit la société pastorale sarde – et le monde intérieur, bouillonnant, que Deledda s’emploiera pendant cinquante ans à mettre en mots. La Sardaigne qu’elle décrit n’est pas folklorique. Elle est profondément psychologique, douloureuse, traversée de contradictions que ni la modernité ni la tradition ne peuvent résoudre.
L’âme sarde sur la page : péché, fatalité et beauté sauvage
Ce qui fait la singularité absolue de l’œuvre de Grazia Deledda, c’est la façon dont elle réussit à articuler deux registres que tout semblait opposer : le particulier le plus étroit – les villages de la Barbagia, leurs codes, leurs paysages, leurs légendes – et l’universel le plus large – la culpabilité, l’expiation, l’amour impossible, la fatalité du destin. Ses bergers et ses paysannes ne sont pas des curiosités ethnographiques. Ce sont des êtres humains confrontés aux mêmes déchirements que les héros de la tragédie grecque ou du roman russe.
Les thèmes récurrents de son œuvre forment un tableau cohérent et sombre. Le péché, d’abord : chez Deledda, presque tous les protagonistes portent une faute – réelle ou imaginaire – dont ils ne parviennent pas à se libérer. Cette obsession de la culpabilité tient à la fois à son éducation catholique profonde et à quelque chose de plus archaïque, de plus méditerranéen : une conception du monde où les actes ont des conséquences irrévocables, où la transgression appelle inexorablement le châtiment.
La fatalité est le second grand moteur de ses récits. Dans la Sardaigne de Deledda, les forces qui gouvernent la vie des hommes sont plus grandes qu’eux – la nature, la tradition, le regard de la communauté, le destin inscrit dans le sang et dans la terre. Ses personnages résistent, souffrent, parfois se révoltent, mais triomphent rarement. Ce n’est pas du pessimisme au sens philosophique du terme : c’est une façon de prendre la vie au sérieux, de ne pas en atténuer la dureté.
Et pourtant, dans cet univers sombre, la beauté est partout. La beauté des paysages d’abord : les montagnes violettes à l’aube, les forêts de chênes-lièges, les plaines balayées par le vent, les maisons blanches des villages accrochées aux flancs des collines. Deledda décrit la nature sarde avec une précision et un amour qui font de chaque roman une invitation à voir ce que ses contemporains ignoraient totalement. Mais aussi la beauté des gestes, des rites, des costumes, des chants : tout ce que la société pastorale sarde avait élaboré au fil des siècles pour donner forme et sens à l’existence.
Son chef-d’œuvre reconnu, Canne al vento (« Roseaux sous le vent »), publié en 1913, illustre parfaitement cette alchimie. Le titre lui-même est une métaphore fondatrice : les hommes sont comme des roseaux que le vent courbe sans les briser. L’histoire suit Efix, un serviteur pauvre qui a causé involontairement la mort de son maître et qui consacre toute sa vie à expier cette faute en servant les filles appauvries de cet homme. C’est un récit de servitude librement choisie, de rédemption par le sacrifice, d’honneur et de dette – des thèmes profondément sardes, portés à une dimension qui touche à l’universel.
Elias Portolu (1903), souvent cité comme le roman le plus abouti psychologiquement, raconte l’amour impossible d’un jeune homme pour Maddalena, la fiancée puis la femme de son frère. Cette passion est décrite dès le début comme une fatalité et un péché : Elias sait qu’il ne peut pas aimer Maddalena, et pourtant il l’aime. Il choisit la prêtrise pour fuir cette passion, mais la passion le rattrape. La psychologie du personnage est d’une complexité et d’une honnêteté remarquables pour l’époque : Deledda n’excuse pas Elias, mais ne le condamne pas non plus. Elle le regarde souffrir avec la même impassibilité compatissante que la nature sarde qu’elle décrit en arrière-plan.
Une femme contre son temps : le scandale d’écrire
Il faut mesurer ce que représentait, dans la Sardaigne de 1888, le fait d’être une jeune femme qui publie. La société nuoraise était – et reste, dans une certaine mesure – profondément patriarcale. Les femmes se mariaient jeunes, géraient la maison, élevaient les enfants, portaient les deuils. Elles ne signaient pas de nouvelles dans des revues nationales. Elles n’entretenaient pas de correspondance avec des écrivains du continent. Elles n’avaient pas de « vocation ».
Grazia Deledda a toutes ces audaces, et elle les paye d’un prix social réel. Sa famille est profondément ambivalente : son père l’encourage, mais sa mère et certains de ses frères voient dans ses publications une source de honte. Certains de ses romans, qui traitent de passion, d’adultère, de désir, scandalisent la communauté nuoraise. Des lettres anonymes l’accusent de salir l’honneur de sa ville. On lui reproche de laver le linge sarde en public, de trahir son peuple en exposant ses codes et ses misères au regard de l’Italie continentale.
Ces accusations la blessent mais ne l’arrêtent pas. Elle continue d’écrire, de publier, de correspondre avec les éditeurs milanais et romains. Elle publie dans des revues littéraires sérieuses. Elle s’impose progressivement comme une voix reconnue du vérisme italien – ce mouvement qui, à la suite de Giovanni Verga et de son portrait de la Sicile paysanne, cherche à rendre compte de la réalité sociale des régions les plus pauvres et les plus méconnues de l’Italie.
En 1899, lors d’un séjour à Cagliari, elle rencontre Palmiro Madesani, un fonctionnaire du ministère des Finances originaire du nord de l’Italie. C’est un homme cultivé, doux, profondément admiratif de son talent. Il l’épouse en 1900. Et l’année suivante, ils s’installent ensemble à Rome – un déménagement qui sera définitif. Deledda ne reviendra presque jamais à Nuoro. Elle écrira la Sardaigne depuis Rome, dans cette distance qui, paradoxalement, affûtera encore sa vision.
À Rome, Palmiro Madesani finira par quitter son emploi pour se consacrer entièrement à gérer la carrière de sa femme – répondre au courrier, négocier avec les éditeurs, organiser les traductions. C’est un acte extraordinaire pour l’époque, quasiment inouï pour un mari de la bourgeoisie italienne du début du siècle. Et Grazia, de son côté, mène une vie d’une régularité monacale : elle écrit chaque matin, élève ses deux fils, reçoit peu, sort peu. La mondanité littéraire romaine ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est la page.
La maison de Nuoro : un musée au cœur de la ville
Au cœur du vieux quartier de Santu Predu – le quartier des éleveurs, le noyau le plus ancien, autour duquel s’est développée Nuoro – se trouve une maison de pierre à l’apparence sobre, typique des demeures aisées de la Barbagia de la seconde moitié du XIXe siècle. Elle donne sur une rue qui porte aujourd’hui le nom de l’écrivaine : via Grazia Deledda, au numéro 42. C’est là qu’elle est née en 1871, qu’elle a vécu jusqu’à son mariage en 1900, et qu’elle a écrit ses premières nouvelles et ses premiers romans, depuis une chambre donnant sur la rue, ou depuis la grande cour intérieure ombragée de deux chênes centenaires.
Après son départ pour Rome, la maison a été vendue. Elle a changé de mains, a connu des années ordinaires, avant d’être rachetée en 1968 par la municipalité de Nuoro, consciente, tardivement mais sincèrement, de ce qu’elle possédait. La ville l’a ensuite cédée à l’Institut Supérieur Régional Ethnographique de Sardaigne (ISRE), au prix symbolique de mille lires. Après des années de travail et grâce à la générosité des héritiers de l’écrivaine – la famille Madesani-Deledda –, qui ont confié à l’institution une grande quantité de manuscrits, de photographies, de documents et d’objets personnels, le musée a été inauguré le 5 mars 1983. Il a été profondément rénové et réorganisé en 2000 et à nouveau en 2006.
Visiter le Museo Deleddiano, aujourd’hui, c’est entreprendre un voyage à trois niveaux simultanément : dans l’espace de la maison elle-même, avec ses dix pièces réparties sur trois étages reliés par un escalier central ; dans le temps de la vie de Deledda, depuis l’enfance nuoraise jusqu’au Nobel et à la mort romaine ; et dans l’espace mental de son œuvre, dont les romans reviennent constamment à ces murs, à ces cours, à ces rues.
La visite commence au rez-de-chaussée, où deux salles accessibles à tous – le bâtiment est classé monument national et ne peut pas être modifié – proposent un panorama général de la vie et de l’œuvre de l’écrivaine, avec des photographies, des documents et des écrits autobiographiques. On y voit Deledda jeune, sérieuse, dans son châle sarde ; Deledda à Rome dans son bureau encombré de livres ; Deledda à Stockholm, recevant le Nobel avec cette expression de concentration grave que les photos de la cérémonie ont immortalisée. Une salle entière est consacrée à la remise du prix : on y expose le diplôme original et la médaille d’or.
En montant les étages, on entre dans les espaces de vie quotidienne : les chambres avec leurs meubles d’époque, la cuisine, le salon où la famille se réunissait. Tout évoque la vie bourgeoise modeste mais digne d’une famille nuoraise de la fin du XIXe siècle : les meubles sombres et lourds, les objets simples, les rideaux blancs aux fenêtres à travers lesquelles on aperçoit le monte Ortobene, cette montagne qui domine Nuoro et que Deledda célèbre dans ses romans comme « l’âme » de la ville. On y voit aussi une reconstitution du bureau romain de Grazia Deledda, qui recrée l’atmosphère de l’intérieur bourgeois du début du XXe siècle dans lequel elle a écrit la plus grande partie de son œuvre.
Dans la grande cour intérieure – triangulaire, ombragée de deux chênes qui ont survécu à tout – des manifestations culturelles sont organisées pendant l’été : lectures, concerts, rencontres littéraires. C’est l’espace le plus émouvant de la maison, peut-être, parce que c’est là que la petite Grazia devait s’asseoir, enfant, pour lire et rêver. Et c’est là que, bien plus tard, l’Académie suédoise avait envoyé un représentant faire une visite officielle avant la remise du prix.
Le parcours dans la ville de Nuoro ne s’arrête pas à la maison-musée. Un itinéraire Deledda se dessine naturellement à partir de Santu Predu : on peut suivre le Corso Garibaldi jusqu’au quartier de Seuna, décrit dans plusieurs romans ; visiter le couvent des Frères Mineurs, qui fut l’une des premières écoles de Grazia ; et, ultime étape, descendre jusqu’à l’église de la Vierge de la Solitude, au pied du monte Ortobene, où repose depuis 1959 le corps de l’écrivaine dans un sarcophage de granit noir poli. Là aussi, Nuoro lui appartient, même dans la mort.
L’exil et la distance : écrire la Sardaigne depuis Rome
L’un des paradoxes les plus fascinants de l’œuvre de Deledda est que ses romans les plus sardes – les plus précis, les plus habités, les plus justes dans leur évocation de la Barbagia – ont été écrits loin de l’île, dans un appartement romain. Comme Verga qui écrivait la Sicile depuis Milan, comme Joyce qui écrivait Dublin depuis Trieste et Paris, Deledda avait besoin de la distance pour voir clairement ce qu’elle avait vécu de trop près.
Cette distance n’est pas seulement géographique. C’est aussi une distance temporelle : elle écrit l’enfance et l’adolescence depuis la maturité, la société d’avant depuis un présent qui change. Et une distance sociale, car elle écrit la Sardaigne paysanne et pastorale depuis une vie romaine bourgeoise et ordonnée, depuis la sécurité d’une situation matérielle stable. Toutes ces distances lui permettent de regarder son sujet avec à la fois la précision de celle qui a tout vécu et la clarté de celle qui a pris du recul.
Elle ne retourne à Nuoro qu’épisodiquement : quelques rares visites, parfois douloureuses, chargées de la gêne de quelqu’un qui est parti et qui n’est plus tout à fait de là. La Sardaigne de ses romans est en grande partie la Sardaigne de ses souvenirs d’enfance, restituée et amplifiée par l’imagination, transformée par l’écriture. Elle l’avoue elle-même dans Cosima, le roman autobiographique qu’elle laisse inachevé à sa mort et qui sera publié en 1937 : « Ma ville natale est la ville de mes rêves, et je ne suis peut-être jamais plus proche d’elle que lorsque je suis le plus loin. »
Le Nobel, décerné en 1926 alors qu’elle n’écrit plus la Sardaigne depuis plusieurs années, consacre rétrospectivement cette œuvre de la mémoire et de la distance. Le jury suédois récompense non pas la Deledda des romans romains de sa période tardive, mais celle d’Elias Portolu, de Cenere, de L’Edera, de Canne al vento, celle qui avait su faire entrer la Barbagia dans la littérature universelle. Le prix arrive comme une reconnaissance de ce que la critique italienne avait souvent boudé ou sous-estimé : la puissance réelle d’une œuvre qui semblait trop régionaliste, trop méridionale, trop féminine pour être prise tout à fait au sérieux.
Elle reçoit le Nobel sans sourire, dit-on. Avec la même gravité sarde avec laquelle elle avait écrit pendant cinquante ans. Elle mourra dix ans plus tard, en août 1936, à soixante-cinq ans, d’un cancer du sein, dans sa maison romaine. Son dernier roman, Cosima, est retrouvé inachevé sur son bureau.
L’héritage de Deledda : une voix qui résonne encore
Grazia Deledda est-elle lue, aujourd’hui ? En France, elle reste étonnamment méconnue, malgré quelques rééditions courageuses, notamment aux éditions Cambourakis, qui ont entrepris depuis les années 2010 de republier plusieurs de ses textes dans de nouvelles traductions. En Italie, elle est au programme scolaire mais reste souvent réduite à quelques pages de manuel. En Sardaigne, elle est une icône : son visage figure sur des timbres, des plaques, des sculptures ; la bibliothèque de Nuoro porte son nom ; et la via Grazia Deledda sillonne la ville comme un hommage permanent.
Mais relire Deledda aujourd’hui, c’est découvrir quelque chose que les étiquettes dont on l’a affublée – » régionaliste », « vériste », « première Nobel italienne » – ont tendance à cacher. C’est découvrir une romancière d’une précision psychologique redoutable, qui connaît ses personnages de l’intérieur, qui ne simplifie jamais, qui ne moralise pas. C’est découvrir une prose qui mêle la précision documentaire et l’envolée lyrique avec une fluidité déconcertante. C’est découvrir, surtout, une conscience féminine d’une modernité surprenante : Deledda décrit les femmes sardes – leurs silences, leur force cachée, leur rôle central dans la transmission des codes et de la mémoire – avec une acuité que peu d’écrivaines de son époque atteignaient.
Son œuvre dit quelque chose d’important sur la Sardaigne qui reste vrai, d’une certaine façon, encore aujourd’hui. Elle dit que cette île n’est pas un décor de vacances, pas un objet de curiosité folklorique. Qu’elle a une histoire, une profondeur, une culture propre, complexe, contradictoire, douloureuse parfois, lumineuse souvent. Que ses habitants portent en eux les traces de siècles d’isolement et de résistance, de pauvreté et de dignité, de codes collectifs et de drames intimes.
Il y a dans les romans de Deledda une phrase récurrente, sous diverses formes : l’idée que les hommes sont comme des roseaux dans le vent – ils se plient, ils souffrent, mais ils ne se brisent pas. C’est la Sardaigne qu’elle décrit. C’est aussi, peut-être, ce qu’elle était elle-même : une femme née dans un bout du monde que personne ne regardait, qui a choisi de ne pas se plier aux injonctions de son milieu, de son sexe, de son époque, et qui a tenu jusqu’au bout, jusqu’au Nobel et au-delà, jusqu’au roman laissé inachevé sur le bureau romain, jusqu’au sarcophage de granit noir au pied du monte Ortobene.
Deledda n’a pas seulement « fait connaître » la Sardaigne comme on ferait connaître une curiosité. Elle l’a élevée. Elle l’a portée au niveau de la douleur universelle, de la faute universelle, de l’amour universel. Elle a fait de cette île de pierre et de vent un lieu où les questions fondamentales de l’existence humaine – comment vivre avec sa faute, comment aimer quand l’amour est impossible, comment résister quand tout cède – trouvaient une forme, une voix, une langue.
C’est pour cela que le jury du Nobel, en 1926, a récompensé une femme née à Nuoro. Pas par exotisme, pas par curiosité pour l’Italie méridionale. Mais parce qu’ils avaient reconnu, derrière le granit et le maquis, derrière les bergers et les bandits, derrière les costumes brodés et les chants funèbres, quelque chose qu’ils recherchaient : l’essentiel de la littérature.
Mais, plus encore que la reconnaissance du Nobel, Grazia Deledda est reconnu pour avoir profondément influencé les auteurs sardes de la nouvelle vague, comme Milena Agus, Michela Murgia ou Salvatore Niffoi, en ouvrant la voie à une littérature ancrée dans l’identité, les traditions et les contradictions sociales de la Sardaigne, tout en donnant une portée universelle aux réalités locales.