Garibaldi, l’homme de Caprera

Il existe, dans l’archipel de La Maddalena, au nord-est de la Sardaigne, une petite île que la plupart des cartes ont longtemps omis de mentionner. Caprera – « la chèvre », en latin – n’était qu’un rocher de granit rose battu par le vent, couvert de maquis et de pins maritimes, peuplé de quelques chèvres sauvages. Aucune route, aucun port, aucun village. Une île quasi abandonnée.

C’est précisément ce que cherche Giuseppe Garibaldi lorsqu’il y débarque pour la première fois, en décembre 1849. Le héros des deux mondes – celui qui a combattu pour l’indépendance au Brésil, pour la révolution à Rome, pour l’unité italienne partout où la cause le réclamait – avait besoin de disparaître. Non par lâcheté, mais par nécessité : l’Europe réactionnaire d’après 1848 n’avait aucune place pour un révolutionnaire de sa trempe. Exilé, traqué, épuisé, veuf depuis la mort de son épouse Anita à Ravenne, il cherchait un refuge.

Caprera sera bien plus qu’un refuge. Pendant plus de trente ans – de 1849 à sa mort, en 1882 – cette île sarde sera le centre de gravité de l’existence de Garibaldi. C’est là qu’il laboure, sème et construit. C’est de là qu’il repart pour ses campagnes militaires et ses expéditions légendaires. C’est là qu’il revient, blessé ou vainqueur. Et c’est là qu’il meurt, dans son lit, face à la mer. Comprendre Caprera, c’est comprendre une part essentielle de ce que Garibaldi était vraiment – pas seulement le guerrier romantique des manuels d’histoire, mais aussi l’homme, le paysan, le citoyen d’une nation qu’il avait contribué à forger de ses propres mains.

Giuseppe Garibaldi

Sommaire

    La Sardaigne du milieu du XIXe siècle : une île au bord du monde

    Pour saisir ce que représentait Caprera dans l’Italie et dans la Sardaigne de 1849, il faut d’abord comprendre à quel point l’île de Sardaigne elle-même était, à cette époque, une terra incognita aux yeux de l’Europe cultivée.

    La Sardaigne était, depuis 1720, sous la souveraineté de la maison de Savoie. Elle formait avec le Piémont, la Savoie et la Ligurie le Royaume de Sardaigne. Mais cette appellation, largement administrative, ne devait pas faire illusion : la Sardaigne réelle, celle des bergers et des pêcheurs, des villages du Nuoro et des plaines de l’Oristanese, n’avait pratiquement rien en commun avec le Piémont industriel et francophone de Turin. C’était deux mondes que séparaient non seulement la mer, mais aussi la langue, les coutumes, l’économie, la structure sociale.

    La Sardaigne de 1849 était une île pauvre, immensément pauvre. L’agriculture était très peu développée, fondée sur la transhumance et l’élevage extensif plutôt que sur des cultures développées. Les routes étaient inexistantes ou impraticables une bonne partie de l’année. Le banditisme – résultat direct de siècles de misère et d’injustice sociale – était endémique dans l’intérieur de l’île. L’analphabétisme touchait la grande majorité de la population. Et la malaria, présente dans les zones côtières et les marais, décimait régulièrement les habitants des régions basses.

    Sur le plan politique, la Sardaigne vivait dans une sorte d’entre-deux. La loi Siccardi de 1850 et les réformes du comte de Cavour modernisaient progressivement le Piémont, mais ces vents libéraux ne soufflaient qu’à peine jusqu’à Cagliari. La fusione perfetta de 1847 – l’abolition des institutions autonomes sardes et leur intégration complète dans le Royaume de Sardaigne – avait été accueillie avec un mélange d’espoir et de méfiance par les élites locales. Elle avait surtout supprimé le Parlement sarde sans y substituer grand-chose de tangible.

    Le nord de l’île, la Gallura – dont dépendait l’archipel de La Maddalena et donc Caprera – était peut-être la région la plus isolée de toutes. À peine peuplé, couvert de granit et de maquis, elle avait une tradition de semi-indépendance et une culture proche des Corses par la langue et les usages. C’est dans cet espace presque vierge, à la lisière de la carte, que Garibaldi allait planter ses racines.

    L’exil volontaire : Garibaldi s’enracine à Caprera

    Giuseppe Garibaldi est né à Nice en 1807, dans une famille de marins ligures. Sa jeunesse est celle d’un marin, puis d’un aventurier politique : adhésion à la Jeune Italie de Mazzini, condamnation à mort par contumace pour complot contre l’État sarde en 1834, fuite au Brésil, où il combattra pendant douze ans pour les causes républicaines locales, puis retour en Europe en 1848 pour participer aux révolutions qui secouent le continent. À Rome, en 1849, il défend la République romaine proclamée contre les troupes françaises envoyées par Louis-Napoléon Bonaparte pour restaurer le pouvoir temporel du pape. La résistance est héroïque, mais vaine. La République tombe. Garibaldi doit fuir à nouveau.

    C’est durant cette fuite désespérée, à travers les marais pontificaux et la campagne italienne, que son épouse Anita – enceinte, épuisée, fiévreuse – meurt dans ses bras près de Ravenne, le 4 août 1849. Cette mort laissera en lui une blessure qui ne cicatrisera jamais vraiment. Garibaldi se retrouve seul, en deuil, condamné à l’exil, sans patrie ni foyer.

    Après un séjour à Tanger, puis à New York, où il travaille comme fabricant de chandelles – lui, le héros légendaire – et après avoir navigué pendant plusieurs années dans le Pacifique et en Asie, il revient en Europe en 1854 et s’installe définitivement à Caprera. Il y a déjà séjourné brièvement en 1849 et 1850. L’île l’a marqué. Il rachète la moitié nord de l’île – l’autre moitié appartient à des propriétaires anglais – et commence à construire.

    La Casa Bianca (« la Maison Blanche ») qu’il fait édifier est simple, presque rudimentaire au début : quelques pièces de granit crépi de blanc, une terrasse face à la mer. Garibaldi y vit comme un paysan. Il se lève à l’aube, travaille la terre, plante des vignes et des arbres fruitiers sur un sol rocailleux qui résiste. Il élève des moutons, des chèvres, des vaches. Il construit un moulin à vent. Il pêche. Il chasse. Il lit – il est grand lecteur, en plusieurs langues. Il reçoit des visites : des compatriotes, des journalistes, des admirateurs étrangers, des politiciens.

    « Je préfère ma ferme de Caprera à tous les honneurs du monde » : cette phrase de Garibaldi, souvent citée, n’est pas une simple pose romantique. Elle dit quelque chose de profond sur ce que Caprera représentait pour lui : un espace de liberté réelle, d’authenticité, loin des cours et des chancelleries où se tramaient les compromis politiques qu’il méprisait. À Caprera, Garibaldi était lui-même : agriculteur, père de famille, ami des simples gens. C’est cette image du héros-paysan qui fascine ses contemporains, autant que ses exploits militaires.

    La relation de Garibaldi avec la Sardaigne dépasse la simple résidence. Il s’y attache avec une sincérité qui transparaît dans ses écrits. Il apprend à connaître les habitants de la Gallura, les pêcheurs de La Maddalena, les bergers du continent sarde. Il plaide à plusieurs reprises, dans ses interventions publiques et parlementaires, pour un meilleur traitement de l’île et de ses habitants. La Sardaigne n’est pas pour lui un exil subi, mais un choix assumé.

    Casa Bianca de Garibaldi, à Caprera
    Casa Bianca de Garibaldi, à Caprera

    De Caprera aux campagnes du Risorgimento

    Caprera n’est pas le lieu du retrait définitif. C’est au contraire depuis cette île que Garibaldi repart, à plusieurs reprises, pour les campagnes militaires qui feront l’unité de l’Italie. L’île est son point d’ancrage, pas sa prison.

    En 1859, lorsque la guerre contre l’Autriche éclate – guerre soigneusement préparée par Cavour avec l’appui de Napoléon III –, Garibaldi reçoit le commandement des Chasseurs des Alpes. Il conduit cette unité de volontaires avec son génie tactique habituel, remportant des victoires à Varese et à Côme. Mais c’est l’année suivante qui consacre sa légende.

    En mai 1860, depuis Caprera, il embarque avec ses mille volontaires – la célèbre « expédition des Mille » – vêtus de leurs chemises rouges, et débarque en Sicile. L’expédition est une opération militaire des plus audacieuses : une troupe de volontaires mal équipés renverse en quelques mois le Royaume des Deux-Siciles, l’un des États les mieux défendus de la péninsule. Garibaldi entre à Palerme en triomphe, puis traverse le détroit de Messine et marche vers Naples. En septembre 1860, presque sans combattre, il entre dans la capitale du royaume bourbon.

    Mais Garibaldi est républicain, et l’unité italienne qui se dessine est monarchique. Cavour et Victor-Emmanuel II manœuvrent pour annexer les conquêtes garibaldiennes au Royaume de Sardaigne avant que Garibaldi ne puisse marcher sur Rome et risquer de provoquer une intervention française. La rencontre de Teano, le 26 octobre 1860, est le moment clé : Garibaldi remet ses conquêtes à Victor-Emmanuel, reconnaît le roi d’Italie, et rentre à Caprera.

    Obéissez-moi, ceux qui veulent l’Italie : et si vous ne l’obtenez pas, c’est ma faute. (Garibaldi, à ses volontaires, 1860).

    Ce retrait de Teano est resté l’une des décisions les plus commentées et les plus controversées de l’histoire du Risorgimento. Garibaldi aurait pu marcher sur Rome. Il aurait pu imposer une république. Il choisit de ne pas le faire. Pourquoi ? Les historiens débattent encore. Par loyauté envers l’idéal de l’unité nationale, qu’il jugeait plus important que la forme du régime ? Par réalisme politique, conscient que la France de Napoléon III ne tolérerait pas une attaque contre Rome ? Ou par une forme de fatigue, de lassitude d’un homme qui aspirait profondément à retrouver sa ferme ?

    Quoi qu’il en soit, il rentre à Caprera. Avec, dit-on, quelques sacs de semences de café achetés à Naples et une petite somme d’argent pour faire face à l’hiver. Le conquérant s’en retourne semer et labourer.

    Il repartira encore : pour la campagne de 1862, quand il tente de marcher sur Rome et est arrêté par les troupes italiennes à Aspromonte (il est blessé d’une balle au pied, et doit être rapatrié à Caprera pour y être soigné) ; pour la guerre de 1866 contre l’Autriche, où il commande à nouveau les volontaires dans les Alpes ; pour la guerre franco-prussienne de 1870-1871, où, vieux et malade, il prend la défense de la France républicaine contre la Prusse, commandant l’Armée des Vosges avec un succès surprenant. À chaque fois, il repart de Caprera. À chaque fois, il y revient.

    La chambre de Garibaldi à Caprera
    La chambre de Garibaldi à Caprera

    Garibaldi et la question romaine : la blessure ouverte du Risorgimento

    Entre toutes les tensions qui traversent la vie politique de Garibaldi dans ses années à Caprera, la question romaine est sans doute la plus douloureuse. Rome n’est pas encore italienne. Le pape Pie IX règne sur les États pontificaux, protégé par une garnison française depuis 1849. Et tant que Rome n’est pas la capitale de l’Italie, Garibaldi considère que l’unité est incomplète : une œuvre inachevée, presque une trahison de ceux qui sont morts pour elle.

    Sa haine du pouvoir temporel de l’Église est profonde, viscérale, et teintée d’un anticléricalisme farouche qui lui vaut les foudres du Vatican mais la sympathie de larges couches populaires en Italie et en Europe. Pour Garibaldi, le pape-roi n’est pas une curiosité politique tolérable : c’est un obstacle à la civilisation, un vestige de la théocratie médiévale qu’il faut abattre.

    En 1862, il part de Sicile avec des volontaires pour marcher sur Rome. Le gouvernement italien, qui craint l’incident diplomatique avec la France, envoie l’armée régulière pour l’arrêter. La rencontre a lieu à Aspromonte, en Calabre. Les soldats italiens tirent sur les volontaires de Garibaldi. Garibaldi lui-même est blessé – une balle se loge dans son pied droit, provoquant une blessure qui le fait souffrir pendant des mois et l’oblige à rester alité à Caprera sous la surveillance des autorités. L’image de Garibaldi blessé par les soldats de l’Italie qu’il a faite – absurdité tragique – choque l’opinion publique en Europe entière.

    Il faudra attendre 1870 et la débâcle française à Sedan, qui retire la protection de Napoléon III au pape, pour que les troupes italiennes entrent dans Rome par la brèche de Porta Pia, le 20 septembre. Garibaldi apprend la nouvelle à Caprera et ne participe donc pas à cet événement, qu’il a appelé de ses vœux pendant vingt ans. Quelques jours plus tard, il part se battre pour la France républicaine dans les Vosges. Un destin qui lui ressemble…

    La prise de Rome résout la question géographique, mais en ouvre une autre : le pape s’estime prisonnier au Vatican, et la tension entre l’Église et l’État italien empoisonnera la vie politique de la péninsule pendant des décennies, jusqu’aux accords du Latran, en 1929. Garibaldi, qui avait tout simplifié en voyant dans le cléricalisme l’ennemi absolu, ne vivra pas pour voir ce dénouement ambigu. Il meurt en 1882, huit ans avant que la question ne soit même provisoirement close.

    La vie à Caprera : un homme, une ferme, une légende vivante

    Pendant toutes ces années de batailles et de politique, Caprera reste le fil conducteur. C’est là que Garibaldi écrit ses mémoires et ses romans – car il est aussi écrivain, auteur de plusieurs romans d’aventures à caractère autobiographique qui connaissent un grand succès populaire. C’est là qu’il reçoit ses enfants – Menotti, Ricciotti, Teresita – issus de son union avec Anita, et ceux nés de ses unions ultérieures. Sa vie sentimentale après la mort d’Anita est complexe et parfois tumultueuse : un mariage bref et raté avec la marquise Raimondi en 1860 (il découvre le soir même de la noce qu’elle est enceinte d’un autre et l’abandonne immédiatement), une longue relation avec Francesca Armosino, qui lui donne trois enfants et qu’il épouse légalement en 1880, deux ans avant sa mort.

    La maison de Caprera s’agrandit au fil des années. Ce qui était une bâtisse rudimentaire devient une demeure confortable, sans être luxueuse : des pièces aux murs blancs, des meubles simples, des livres partout, un jardin planté d’orangers, de mûriers, de figuiers. Des visiteurs illustres y défilent – le roi Victor-Emmanuel II vient à Caprera rendre visite à Garibaldi en 1875, une scène dont la valeur symbolique n’échappe à personne. Alexandre Dumas père, grand ami de Garibaldi, avait accompagné l’expédition des Mille sur son yacht et contribué à la propagande garibaldienne en Europe.

    Les dernières années à Caprera sont celles d’un homme vieillissant et souffrant, rongé par la polyarthrite rhumatoïde qui le cloue par moments au lit, mais toujours actif politiquement. Élu plusieurs fois au Parlement italien – il siège comme député de Rome, qui l’a élu en signe de reconnaissance symbolique –, Garibaldi intervient dans les débats de l’époque avec la franchise brûlante qui le caractérise. Il plaide pour le suffrage universel, pour l’émancipation des paysans, pour l’instruction publique laïque. Il s’engage pour des grands travaux d’utilité publique – notamment un projet faramineux de dérivation du Tibre pour irriguer la campagne romaine et assécher les zones marécageuses.

    « La patrie est encore à faire. Nous avons les frontières, mais l’âme manque encore » : cette phrase, attribuée à Garibaldi ou à Massimo d’Azeglio dans des versions légèrement différentes, résume l’inquiétude qui hante la fin de sa vie. L’Italie est unifiée. Mais est-elle vraiment une nation ? La distance entre les élites libérales du Nord et les masses paysannes du Sud – entre le Piémont industriel et la Calabre latifundiaire – est abyssale. La Sardaigne elle-même, malgré ses sacrifices et sa contribution au Risorgimento, reste une île pauvre, mal intégrée, dont les problèmes spécifiques peinent à trouver une oreille attentive à Rome.

    Sur cette question sarde, Garibaldi est l’un des rares hommes politiques de l’époque à s’exprimer avec une réelle connaissance du terrain. Il connaît la Sardaigne de l’intérieur, pas comme un administrateur ou un touriste, mais comme quelqu’un qui y a planté ses pommes de terre et ses vignes, qui a parlé avec ses voisins pêcheurs, qui a navigué dans ses eaux et respiré son air pendant trente ans. Ses prises de position sur l’abolition du servage pastoral, sur les droits des communautés rurales sardes, sur la nécessité d’infrastructures pour désenclaver l’île, font de lui une voix singulière dans le concert parlementaire de la jeune Italie.

    La mort, le mythe et l’héritage : Caprera comme sanctuaire national

    Le 2 juin 1882, à cinq heures de l’après-midi, Giuseppe Garibaldi meurt à Caprera. Il a soixante-quatorze ans. Ses derniers mois ont été douloureux – la polyarthrite le laissait pratiquement invalide, et une bronchite aiguë avait précipité sa fin. Il meurt dans son lit, dans la chambre à l’étage de la Casa Bianca, les fenêtres ouvertes sur la mer, entouré de Francesca et de ses enfants.

    Garibaldi avait en réalité exprimé le souhait d’être incinéré, une volonté qui ne fut pas respectée après sa mort. Malgré cela, il avait également indiqué vouloir que ses restes reposent à Caprera, dans le jardin de sa maison. Le gouvernement italien envisage de lui offrir des funérailles nationales à Rome, mais la famille s’y oppose fermement. Il est donc finalement enterré à Caprera, dans un tombeau de granit sous les pins, conformément à ce lieu qu’il avait choisi.

    Garibaldi à Caprera
    Lit mortuaire de Garibaldi à Caprera
    Lit mortuaire de Garibaldi à Caprera

    La mort de Garibaldi provoque un deuil national d’une ampleur extraordinaire. Dans toute l’Italie, des manifestations spontanées ont lieu. Les drapeaux sont mis en berne. Des télégrammes de condoléances arrivent des quatre coins du monde – de la reine Victoria, du président des États-Unis, du gouvernement français. Victor Hugo, depuis son exil de l’âme, écrira : « Garibaldi est une des figures de la liberté. » L’émotion dépasse les frontières de l’Italie, car Garibaldi n’est pas seulement un héros italien. Il est, pour tout le XIXe siècle libéral et romantique, le symbole de la lutte des peuples pour leur liberté, en Amérique du Sud, en Europe, partout où des nations opprimées cherchent à s’émanciper.

    La Casa Bianca de Caprera devient très vite un lieu de pèlerinage. Transformée en musée national, elle conserve les objets personnels de Garibaldi dans un état de préservation remarquable : ses vêtements, ses armes, ses livres, sa lunette de marine, le lit où il est mort et l’horloge arrêtée à l’heure de son décès – 17 h 20. La scène a quelque chose de glaçant et de touchant à la fois : comme si le temps avait été suspendu au moment de sa mort, et qu’on attendait encore son retour.

    Caprera, dans la géographie symbolique de l’Italie unifiée, occupe une place singulière. Elle n’est pas un champ de bataille comme Solferino ou Custoza. Elle n’est pas une capitale comme Rome ou Turin. C’est le foyer d’un homme : une ferme, un jardin, quelques hectares de granit et de maquis. Et c’est peut-être pour cela qu’elle touche plus profondément que les hauts lieux officiels du Risorgimento. Car Garibaldi à Caprera n’est pas le général en chemise rouge sur son cheval blanc. Il est quelque chose de plus rare, de plus humble : un homme qui a choisi, entre deux guerres, de creuser la terre et de planter des arbres.

    Aujourd’hui encore, l’île de Caprera, rattachée au parc national de l’Archipel de La Maddalena, attire des visiteurs du monde entier. On peut y suivre le chemin qui mène à la Casa Bianca, traverser les jardins un peu sauvages, entrer dans sa maison.

    Tombeau de Garibaldi
    Tombeau de Garibaldi

    La liberté et la dignité ne sont pas des abstractions...

    L’histoire de Garibaldi à Caprera est aussi, en creux, l’histoire de la Sardaigne dans le Risorgimento. Une île pauvre, marginalisée, qui accueille dans son isolement l’homme le plus célèbre de son temps. Une île qui donne à l’Italie en train de naître non seulement le site où son héros se ressource entre deux batailles, mais une forme d’ancrage dans la réalité concrète du pays – la terre caillouteuse, la mer agitée, la vie dure des gens simples – loin des fastes des cours et des intrigues des chancelleries.

    Garibaldi n’a pas « sauvé » la Sardaigne, ni résolu ses problèmes structurels. L’île restera longtemps après lui pauvre et négligée par Rome. Mais il lui a donné quelque chose d’autre : la présence physique, pendant trente ans, d’un homme qui croyait que la liberté et la dignité ne sont pas des abstractions.

    S’abonner
    Notification pour
    guest
    0 Commentaires
    Le plus ancien
    Le plus récent Le plus populaire
    Commentaires en ligne
    Afficher tous les commentaires