Orgosolo, les murs ont la parole
Il y a des endroits dans le monde où les murs ne sont pas des surfaces neutres. À Orgosolo, village de quatre mille âmes perché à 620 mètres d’altitude dans les montagnes de la Barbagia, au cœur de la Sardaigne la plus sauvage, chaque mur est un manifeste, chaque façade une prise de parole. On entre dans ce village comme on ouvre un livre – un livre écrit en couleurs criardes et en slogans rageurs, un livre qui parle de bergers et de justice, de colonialisme et de résistance, de Che Guevara et de mouflons, de la bombe atomique et du fromage pecorino.
Les peintures murales d’Orgosolo – les murales, comme on les appelle en sarde et en italien – sont aujourd’hui connues dans le monde entier. Les touristes font le détour depuis les côtes pour venir se perdre, appareil photo en main, dans les ruelles pentues du centre historique. Des thèses universitaires leur ont été consacrées. Des documentaires les ont filmées. Et pourtant, derrière l’attraction touristique, derrière le « musée à ciel ouvert » que les brochures mettent en avant, il y a quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus âpre : l’histoire d’un peuple qui a choisi le mur comme seule tribune possible, parce que les autres lui avaient été refusées.
Comprendre Orgosolo, c’est comprendre la Sardaigne intérieure – cette Sardaigne que les bateaux de croisière et les villas de la Costa Smeralda ne voient jamais. Une Sardaigne qui ne sourit pas facilement, qui se méfie de l’État depuis des siècles, qui a ses propres codes, ses propres lois, sa propre mémoire. Une Sardaigne qui n’a jamais vraiment capitulé. Devant personne.
Sommaire
La Barbagia : géographie d’une résistance
Pour comprendre Orgosolo, il faut d’abord comprendre où le village se trouve, et ce que ce lieu signifie géographiquement, culturellement et historiquement. La Barbagia n’est pas une région comme les autres : c’est le massif central de la Sardaigne, un pays de granit et de calcaire, de gorges profondes et de forêts de chênes-lièges, où les routes s’arrêtent et où le vent porte encore l’odeur des feux de bergers. Le nom lui-même vient des Romains : « Barbaria », le pays des Barbares, ceux que les légions de Rome n’avaient jamais vraiment soumis, ceux qui s’étaient réfugiés dans les hauteurs quand les conquérants avaient pris les côtes.
Ce n’est pas une légende : la Barbagia est l’une des seules régions de Méditerranée occidentale à avoir résisté à toutes les grandes vagues de colonisation. Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Aragonais, Espagnols, Piémontais : tous ont tenu les côtes et les plaines de la Sardaigne, mais jamais durablement l’intérieur montagneux. La langue sarde elle-même, parlée dans la Barbagia sous sa forme la plus archaïque – le nuorese –, est considérée par les linguistes comme la langue romane la plus proche du latin vulgaire. C’est la langue d’un peuple qui a conservé, dans son isolement voulu, une forme de continuité que la plupart des autres peuples d’Europe ont depuis longtemps perdue.
Orgosolo se situe au pied du Supramonte, ce massif karstique de calcaire blanc et de forêts impénétrables qui a longtemps servi de refuge aux bergers, aux hors-la-loi et aux résistants de toutes sortes. Les gorges de Gorroppu, à quelques kilomètres, plongent à 500 mètres de profondeur – l’une des gorges les plus profondes d’Europe, quasi inaccessible. Les environs sont parsemés de dolines, de grottes, de chemins de transhumance que seuls les bergers connaissent. C’est un territoire qui se défend par lui-même, qui repousse les intrus, qui garde ses secrets.
La société traditionnelle orgosolaise, comme celle de toute la Barbagia, était fondée sur l’élevage ovin et la transhumance. Les bergers passaient l’été dans les pâturages d’altitude et l’hiver dans les plaines côtières, suivant des routes millénaires régies par des droits coutumiers complexes. L’économie était pauvre mais équilibrée jusqu’à ce que l’État italien, après l’unification de 1861, commence à mettre en cause ces droits ancestraux, à clôturer les terres communes, à imposer des taxes et des lois que personne n’avait demandées et que beaucoup refusaient de respecter.
Le village ressemble à un nid d’aigle, une forteresse gardée par la nature environnante. (Pasquale Cugia, écrivain sarde, XIXe siècle).
Le mythe du bandit sarde et la « disamistade » : une rébellion mal comprise
On ne peut pas parler d’Orgosolo sans parler du banditisme, non pour en faire l’apologie, mais pour comprendre ce qu’il était vraiment : non pas une vocation criminelle, mais une forme de résistance sociale codifiée, profondément enracinée dans une culture qui avait ses propres lois avant que l’État piémontais puis italien n’arrive imposer les siennes.
Au XIXe siècle, alors que l’Italie unifiée tentait d’étendre son autorité jusqu’aux confins de la Sardaigne, la Barbagia opposa une résistance passive et active. Les vols de bétail – l’abigeato – n’étaient pas de simples délits dans la culture pastorale sarde. Ils obéissaient à des règles précises, à des codes d’honneur, parfois à des logiques de redistribution dans une société où la survie était toujours précaire. Quand un berger volait des moutons à un grand propriétaire terrien qui avait empiété sur les pâturages communs, il ne se voyait pas comme un criminel. Il exerçait un droit.
C’est dans ce contexte qu’il faut placer la disamistade – mot sarde qui désigne la vendetta, une forme de vengeance codifiée entre familles ou clans, régie par un droit coutumier parallèle au droit de l’État. Entre 1905 et 1917, Orgosolo fut le théâtre de la disamistade la plus célèbre et la plus sanglante de l’île : l’affrontement entre les familles Cossu et Corraine, dont les origines remontaient à un différend d’héritage. Des dizaines de morts, des années de terreur, une logique de vengeance qui se nourrissait d’elle-même. Le procès de Sassari, en 1917, où les accusés comparurent devant la cour d’assises, se termina par un acquittement général : les bergers d’Orgosolo avaient su retourner le droit de l’État contre lui-même.
Mais le regard que portait l’Italie continentale sur Orgosolo était déjà largement faussé par une criminologie pseudo-scientifique aussi ridicule qu’efficace. Alfredo Niceforo, disciple de Cesare Lombroso – le fondateur de l’anthropologie criminelle positiviste –, avait publié en 1897 un ouvrage intitulé La criminalita in Sardegna, dans lequel il affirmait, photographies de crânes à l’appui, que les Sardes étaient biologiquement prédisposés au crime. Une fresque murale d’Orgosolo cite aujourd’hui ironiquement cette théorie, retournant le regard condescendant de la « science » contre ceux qui l’ont produite.
C’est en 1961 que le cinéaste Vittorio De Seta tourne Banditi a Orgosolo (« Bandits à Orgosolo »), avec de vrais bergers du village comme acteurs. Film néo-réaliste d’une sobriété bouleversante, il suit un berger innocent entraîné malgré lui dans une spirale de violence et de fuite dans le Supramonte. Ce film, primé à Venise, révèle à l’Italie et à l’Europe une réalité qu’elle avait préféré ne pas voir : que le « bandit sarde » n’est pas un monstre, mais souvent un homme pauvre pris dans des structures sociales et économiques qui le dépassent, dans un État qui l’a marginalisé depuis toujours.
Pratobello 1969 : la révolte qui a peint les murs
Le tournant décisif dans l’histoire d’Orgosolo – celui qui fera naître le mouvement des murales – n’arrive pas par hasard. Il arrive parce qu’un jour de mai 1969, une affiche est placardée sur les murs du village : l’armée italienne et l’OTAN ont décidé d’établir un champ de tir militaire sur les pâturages de Pratobello, une zone vitale pour les bergers d’Orgosolo. Pendant deux mois, les troupeaux devraient être évacués. La zone serait réquisitionnée.
Pour une communauté pastorale dont l’existence entière dépend de l’accès aux pâturages, c’est insupportable. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois : depuis les années 1950, la Sardaigne supporte le poids d’une militarisation massive de son territoire. Les bases américaines et de l’OTAN occupent une part disproportionnée de l’île – environ 60 % des servitudes militaires italiennes se trouvent en Sardaigne, qui ne représente que 8 % du territoire national. Les bergers sardes paient le prix de la guerre froide sans en comprendre les enjeux, sans avoir été consultés.
La réponse d’Orgosolo va surprendre tout le monde – et peut-être même ses propres habitants. Le 9 juin 1969, une assemblée populaire se réunit sur la piazza Patteri. Environ 3 500 citoyens, soit la quasi-totalité de la population adulte du village, décident d’une action non violente. À partir du 19 juin, ils occupent pacifiquement Pratobello. Hommes, femmes, enfants et vieillards y plantent leurs tentes, y font paître leurs troupeaux, y allument leurs feux. L’armée est face à un mur humain désarmé. Après quelques jours, sans qu’un seul incident de violence ne se produise, les soldats lèvent le camp et abandonnent le projet.
La victoire de Pratobello est une victoire totale, pacifique et populaire. Elle devient immédiatement légendaire dans toute la Sardaigne. Et c’est dans son sillage qu’un collectif d’artistes anarchistes milanais – le groupe Dioniso, mené par Giancarlo Celli – réalise sur les murs d’Orgosolo les premières peintures politiques. Des slogans, des images, des visages : l’acte de naissance d’un mouvement artistique sans équivalent en Europe.
Il est important de souligner la nature de cet acte fondateur : les premières murales ne sont pas des décorations. Ce ne sont pas des manifestations artistiques au sens conventionnel du terme. Ce sont des actes politiques, des prises de parole d’une communauté qui n’a pas accès aux journaux, pas accès aux tribunes parlementaires, pas accès aux médias de masse. Le mur est le seul espace d’expression disponible, et il appartient à tout le monde.
Francesco Del Casino et les abeilles : l’école du mur
Si le groupe Dioniso a allumé la mèche, c’est un homme venu d’ailleurs qui va transformer l’étincelle en incendie. Francesco Del Casino est né à Sienne, en Toscane. Professeur de dessin, c’est un artiste proche du Parti communiste, formé à l’école de la peinture murale mexicaine de Diego Rivera et influencé par le cubisme de Picasso et de Fernand Léger. Après avoir vu le film de De Seta, il s’installe à Orgosolo au début des années 1970, épouse une femme du village, et y prend racine.
Del Casino comprend immédiatement quelque chose d’essentiel : les murs d’Orgosolo ne peuvent pas être le territoire d’un seul artiste, fût-il talentueux. Ils doivent être collectifs, populaires, issus du village lui-même. Il commence donc à travailler avec ses élèves du collège – des adolescents sardes dont les pères sont bergers ou maçons – en leur proposant de peindre ensemble sur les murs de leur propre village. L’occasion est le 30e anniversaire de la Résistance antifasciste, en 1975. Ce jour-là, des fresques naissent sur plusieurs façades du centre historique. Le muralisme d’Orgosolo est officiellement né.
Pendant deux décennies, Del Casino peint, enseigne, dialogue. Son style, inspiré de Picasso – anguleux, expressif, aux couleurs franches – devient la signature visuelle du village. Mais il ne s’agit jamais d’imposer une vision : avant chaque fresque, Del Casino discute avec les habitants. Que voulons-nous dire ? De quoi souffrons-nous ? Qu’est-ce qui nous révolte ? Le mur est le résultat d’une conversation, pas d’un monologue d’artiste.
Ses élèves forment à leur tour des peintres. Parmi eux se constitue un groupe qui prend le nom des Api – « les Abeilles » – composé en majorité de femmes. Ce détail n’est pas anodin : dans une société pastorale traditionnellement dominée par les hommes, les femmes s’emparent du mur comme d’un espace de parole propre. Leurs fresques abordent les droits des femmes, la maternité, le travail, la dignité, avec une sensibilité différente, plus intime parfois, mais tout aussi politique.
Les techniques utilisées sont délibérément simples. Les muralistes sardes n’emploient pas les fresques à l’ancienne, trop complexes, trop permanentes. Ils utilisent des peintures à l’eau, des pigments bon marché, des pinceaux ordinaires. Ce choix est presque philosophique : une fresque qui s’efface avec le temps doit être repeinte par la communauté si elle en ressent encore le besoin. Si elle ne l’est pas, c’est que son message est devenu obsolète. L’œuvre n’est pas faite pour durer, mais pour exprimer. Elle vit le temps d’une conviction.
Les murs parlent : thèmes, images et écho d’un siècle
Se promener dans les rues d’Orgosolo, c’est traverser un siècle d’histoire locale, nationale, internationale, condensé sur quelques centaines de mètres de façades. Les murales ne suivent ni circuit balisé ni logique muséale : elles surgissent au coin d’une ruelle, sur la porte d’une bergerie, sur le flanc d’une maison ordinaire. Il faut lever les yeux, tourner au hasard, s’arrêter.
Les thèmes sont d’une richesse vertigineuse. Il y a d’abord la vie pastorale : les bergers dans le Supramonte, les troupeaux de moutons sous la pluie d’automne, les femmes qui filent la laine ou portent des corbeilles sur la tête. Ces images ne sont pas nostalgiques : elles sont une revendication. Elles disent que cette vie existe, qu’elle a de la valeur, et qu’elle mérite le respect que l’État et le marché lui ont refusé.
Il y a ensuite les luttes politiques, locales d’abord, puis élargies à la planète entière. La révolte de Pratobello occupe plusieurs fresques, racontée en séquence comme une bande dessinée murale. La militarisation de la Sardaigne – les bases de l’OTAN, les servitudes militaires qui handicapent l’agriculture – est dénoncée avec une précision documentaire. Mais aussi Mai 68, le Vietnam, le Chili de Salvador Allende renversé par Pinochet, la lutte des peuples palestiniens, les victimes de la bombe atomique à Hiroshima. Orgosolo se regarde dans le monde et, dans chaque peuple opprimé, reconnaît quelque chose de familier.
Les figures tutélaires des murales sont révélatrices d’une sensibilité politique clairement ancrée à gauche : Lénine, Gramsci, Che Guevara, Pablo Neruda, Salvador Allende côtoient des visages de bergers sans nom et les portraits de victimes d’injustices locales. Fabrizio De André – le grand chanteur-poète génois qui aimait la Sardaigne et lui a dédié plusieurs albums – apparaît sur un mur, guitare en main, comme un saint laïc de la résistance poétique. Gigi Riva, le légendaire attaquant du Cagliari Calcio des années 1970 – qui avait refusé toutes les offres des grands clubs du nord pour rester en Sardaigne – occupe aussi une façade : un sportif élevé au rang de symbole de fidélité à la terre.
Parmi les œuvres les plus cinglantes figure celle qui cite ironiquement la pseudo-étude criminologique d’Alfredo Niceforo sur la forme des crânes sardes. La peinture reproduit un extrait de ce texte grotesque et le confronte à des visages d’habitants d’Orgosolo – des visages dignes, fiers, qui regardent droit dans les yeux le spectateur. La réfutation est muette et absolue.
Ce qui frappe le visiteur qui prend le temps de regarder, c’est la continuité du propos à travers les décennies. Les murales des années 1970 parlent de révolution imminente avec la certitude fougueuse de ceux qui croient que le monde peut basculer du bon côté. Celles des années 1980 et 1990 sont plus amères, plus désenchantées, mais pas résignées. Les plus récentes mêlent des thèmes traditionnels et des préoccupations contemporaines : le changement climatique, les migrations, les droits numériques. L’esprit est le même : ici, le mur ne décore pas, il pense.
Orgosolo aujourd’hui : entre authenticité et paradoxe touristique
Orgosolo est devenu une attraction touristique majeure de la Sardaigne intérieure. Des milliers de visiteurs s’y arrêtent chaque année, appareil photo en bandoulière, pour photographier les fresques et acheter un pot de miel ou une bouteille de Cannonau – le vin rouge local, corsé et solaire, à l’expression vineuse, de la même résistance que les murales. Les cars de touristes s’y garent sur la petite place centrale. Des boutiques de souvenirs ont ouvert. Un audioguide est disponible pour cinq euros. Le revers de la médaille, peut-être…
Ce succès touristique pose une question débattue par les habitants d’Orgosolo eux-mêmes : comment préserver le caractère subversif, collectif et vivant des murales quand elles deviennent un produit culturel estampillé, une case à cocher sur un itinéraire sarde ? Le risque est réel : c’est celui de toute forme d’art militant que le tourisme absorbe et neutralise, transformant le cri en décor.
Mais jusqu’à présent, Orgosolo a tenu. Des fresques continuent d’être créées, sur des sujets contemporains, avec des artistes locaux et internationaux, selon le même processus de discussion collective qui a toujours caractérisé le mouvement. Certaines anciennes murales s’effacent, et c’est voulu : celles qui n’ont plus rien à dire disparaissent dans la pluie et le soleil. D’autres sont restaurées parce que la communauté juge que leur message reste d’actualité. Le village est vivant, pas muséifié.
La Sardaigne dispose par ailleurs d’un statut d’autonomie spéciale depuis 1948 – l’une des cinq régions à statut spécial de l’Italie, avec des compétences législatives étendues dans de nombreux domaines. Cette autonomie, obtenue en partie grâce à la mémoire des luttes sardes du début du XXe siècle, est vécue localement comme une protection partielle contre l’ingérence de Rome. Mais les tensions persistent : la question des bases militaires, le dépeuplement dramatique des zones intérieures, l’exode des jeunes vers le continent ou vers l’étranger, le déclin de l’élevage traditionnel face aux marchés globaux. Les murales d’Orgosolo ne manquent pas de sujets.
Il y a aussi la culture immatérielle qui enveloppe les fresques et qu’on oublie souvent d’évoquer. Le canto a tenore – le chant polyphonique sarde à quatre voix, classé au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO – est l’autre grande fierté d’Orgosolo. Ce chant ancestral, pratiqué encore dans les bars et lors des fêtes locales, parle des mêmes choses que les murales : la vie des bergers, les luttes collectives, la mémoire du village. C’est comme si le village s’exprimait sur deux registres parallèles – le mur et la voix, le visible et l’audible – pour dire la même chose avec des moyens différents.
Et puis il y a la cuisine, ultime forme de résistance culturelle. Le pecorino sardo d’Orgosolo, affiné dans les grottes du Supramonte, est d’une intensité qui défie les palais non préparés. Le pane carasau – ce pain plat et croustillant du berger, conçu pour être emporté dans les montagnes pendant des semaines sans s’abîmer – est une métaphore parfaite de cette culture : simple, résistant, indémodable. Et le cannonau, ce grenache sarde aux tanins puissants, qui figure parmi les vins de l’une des zones de longévité exceptionnelle identifiées par le chercheur Dan Buettner dans ses études sur les « Blue Zones » – ces territoires où l’on vit centenaire – est à lui seul tout un programme : nourrir la vie longue dans un pays qui ne cède pas.
Orgosolo : l’âme sarde par excellence
Orgosolo n’est pas simplement un village pittoresque aux murs peints. C’est un argument vivant contre l’idée que la culture populaire est nécessairement passive, consommatrice, résignée. Les murales d’Orgosolo ont été inventées par des gens qui n’avaient rien – pas de tribune, pas de médias, pas de pouvoir économique – et qui ont décidé que les murs de leurs propres maisons leur appartenaient et qu’ils pouvaient en faire quelque chose d’utile.
Cette décision, prise dans un contexte de lutte sociale précise (Pratobello, en 1969), a produit quelque chose d’inattendu et de durable : un espace de débat permanent, un journal de pierre qui se réécrit à chaque génération, une façon de se souvenir et de protester sans avoir besoin de la permission de personne. C’est, en un sens, la définition même de la démocratie directe appliquée à l’art.
La Sardaigne que représentent ces murs colorés d’Orgosolo – libre, rebelle, fière, méfiante, résiliente – n’est pas la Sardaigne des brochures touristiques avec les eaux turquoise et les yachts. C’est l’autre Sardaigne, celle de l’intérieur, celle des montagnes et des bergers, celle qui a survécu à vingt siècles d’occupations diverses en gardant sa langue, ses codes et surtout son âme.