Castelsardo, l’âme de la Sardaigne médiévale
Il y a des villes dont l’histoire se lit sur les pierres. Castelsardo est de celles-là, à ceci près que ses pierres parlent plusieurs langues, portent plusieurs noms, et racontent plusieurs siècles de luttes, de dominations et de résistances superposées comme des strates géologiques. Vue de la mer, la ville est d’abord une silhouette : un promontoire de trachyte rose qui plonge dans le golfe de l’Asinara, surmonté d’une forteresse crénelée que les maisons blanches et ocre ont progressivement enveloppée, enserrée, colonisée au fil des siècles. Une image qui n’a pas changé dans ses lignes essentielles depuis le Moyen Âge.
Cette ville s’est appelée Castelgenovese, puis Casteldoria, puis Castillo Aragones, puis Castelsardo. Quatre noms pour quatre maîtres successifs – Génois, Aragonais, Espagnols, Piémontais – qui se sont disputé ce promontoire stratégique pendant plus de cinq siècles. Chaque changement de nom est un changement de pouvoir, une victoire ou une défaite, une signature apposée sur la pierre par une puissance qui croyait posséder l’île pour longtemps. Et dans chaque cas, les habitants de la colline ont regardé passer les maîtres, ont survécu aux conquêtes, et ont continué à pêcher, à tisser leurs paniers d’asphodèle, à célébrer leur Semaine sainte avec leurs rites propres, leur langue propre, leur mémoire propre.
Castelsardo éclaire une réalité fondamentale de la Sardaigne : l’histoire de l’île n’est pas celle de ses conquérants, mais celle de ses habitants. Que le château au sommet du promontoire a beau changer de nom et d’étendard, la vie en dessous suit ses propres règles, transmet ses propres savoirs, cultive sa propre âme. C’est cette permanence discrète, obstinée et silencieuse que l’on trouve encore à Castelsardo.
Sommaire
Avant le château : une côte habitée depuis la nuit des temps
Avant les Doria, avant les Aragonais, avant les Romains même, le promontoire de Castelsardo était habité. Les fouilles archéologiques menées dans la région ont révélé des traces de présence humaine remontant à la préhistoire, et plusieurs découvertes attestent d’une occupation à l’époque nuragique – cette civilisation sarde mystérieuse qui a parsemé l’île de milliers de tours en pierres sèches à l’âge du Bronze : les nuraghes.
Les Romains, eux, ont laissé des traces plus documentées. On identifie l’emplacement de Castelsardo à celui de la Tibula mentionnée par les géographes antiques – un port naturel sur la côte nord-occidentale de la Sardaigne, relié aux grandes routes commerciales qui traversaient la Méditerranée. Le port voisin de Frisgianu – aujourd’hui Porto Frigiano, le petit port de pêche au pied du promontoire – était déjà un point d’ancrage connu des navigateurs. Les traces de présence romaine dans les environs immédiats confirment l’importance stratégique du site bien avant la fondation médiévale.
Mais c’est avec les judicats – ces quatre royaumes sardes indépendants qui se partagent l’île à partir du IXe siècle, lorsque l’Empire byzantin devient trop lointain pour gouverner efficacement – que la région prend une forme politique lisible. Castelsardo se situe à la frontière entre le judicat de Torres (ou Logudoro), qui gouverne le nord-ouest de l’île depuis sa capitale proche de l’actuelle Porto Torres, et les zones d’influence génoise et pisane qui commencent à s’infiltrer dans les affaires sardes à partir du XIe siècle. Ce contexte de tension entre puissances locales et étrangères est exactement ce qui rend le promontoire si précieux et si convoité.
La ville de Torres, capitale du judicat septentrional, est à quelques kilomètres à vol d’oiseau. C’est elle qui, jusqu’en 1272, contrôle le port de Frisgianu. Mais au fil du XIIIe siècle, le judicat de Torres s’affaiblit sous la pression des intérêts génois et des ambitions de la puissante famille Doria, qui a su tisser des alliances matrimoniales et commerciales qui lui donnent un pied solidement planté dans les affaires sardes. C’est dans ce contexte de recomposition du pouvoir local que naît, au sens politique du terme, Castelsardo.
Castelgenovese : les Doria, Gênes et la Sardaigne comme échiquier
Le document le plus ancien qui mentionne explicitement la forteresse date du 26 août 1274. Il évoque un « Château des Génois » – Castello dei Genovesi – dans la région de l’Anglona. À cette date, le site vient d’être cédé par les Malaspina, une famille ligure alliée à Gênes, à la famille Doria – l’une des plus puissantes dynasties marchandes et guerrières de la Méditerranée médiévale. La cession date de février 1282, et à partir de ce moment, le château devient officiellement Castelgenovese, ou Casteldoria selon qu’on voulait honorer la ville ou la famille.
Qui sont ces Doria ? Ce sont d’abord des Génois – des marchands-guerriers dont la puissance est fondée sur le contrôle des routes commerciales méditerranéennes, sur les prêts aux souverains européens et sur les réseaux de parenté et d’alliance qui leur permettent d’être présents simultanément à Gênes, en Corse, en Sardaigne, à Constantinople et sur les côtes africaines. Les Doria sardes ne sont pas de simples vassaux lointains : ils ont fait souche dans l’île, ont appris le sarde, ont intégré les réseaux locaux de pouvoir. Ils ont construit leur forteresse sur le promontoire de l’Anglona comme le symbole de leur enracinement. Ce ne sont plus des marchands de passage, mais des seigneurs du sol.
La forteresse qu’ils édifient est à la mesure de leurs ambitions. Construite en pierre de trachyte rose tirée du promontoire lui-même, elle se développe selon le principe des châteaux méditerranéens de la fin du XIIIe siècle : des murs épais, des tours de guet aux angles, une cour intérieure où s’organisait la vie de la garnison et de la cour seigneuriale. La longueur maximale des murailles atteint cent mètres. Dix-sept tours jalonnaient l’enceinte — dont plusieurs subsistent encore aujourd’hui, intégrées dans le tissu urbain du centre historique. La résidence des Doria occupait le bâtiment central, entourée de garde-manger, d’écuries, de casernes. C’était à la fois une forteresse et une cour, un instrument de guerre et un symbole de prestige.
Le village se développe progressivement autour et en dessous du château. Des habitants de la région, des Corses (l’île est proche), des Liguriens attirés par le commerce et la protection de la forteresse – tous s’installent dans les ruelles qui s’organisent en spirale autour du promontoire. Un port s’anime en bas : Frisgianu, dont les activités de pêche et de commerce alimentent la ville haute. La cathédrale – d’abord simple église paroissiale – s’installe non loin du château. Le bourg prend forme, avec ses deux entrées : une porte côté mer, une porte côté terre.
Ce qui caractérise la ville pendant les deux siècles de domination dorienne, c’est précisément cet entrelacement que l’on retrouve dans les paniers en osier, spécialité de la ville : entre Gênes et la Sardaigne, entre les marchands liguriens et les bergers de l’Anglona, entre le pouvoir du château et la vie ordinaire en dessous. Une coexistence parfois tendue, toujours complexe, qui produit une culture hybride dont on retrouve encore des traces dans le dialecte sassarais parlé à Castelsardo – une langue à mi-chemin entre le sarde, le corse et le génois, témoignage vivant de ces siècles de brassage.
Les Doria ne sont pas seulement des seigneurs militaires. Ils sont au cœur du grand jeu politique de la Méditerranée médiévale, et la Sardaigne en est l’un des enjeux majeurs. La famille est alliée au judicat d’Arborée, le dernier État sarde indépendant. C’est un Doria, Brancaleone, qui épouse Éléonore d’Arborée – la grande législatrice sarde, auteure de la Carta de Logu en 1392 – et qui réside avec elle dans la forteresse de Castelgenovese, où naissent leurs deux fils. Cette présence d’Éléonore à Castelsardo est l’un des faits les plus émouvants de l’histoire de la ville…
1448 : la dernière ville libre, et la longue nuit aragonaise
Le 30 juin 1409, l’armée du judicat d’Arborée est écrasée à la bataille de Sanluri par les troupes aragonaises. C’est la fin du dernier État sarde indépendant. Dix ans plus tard, le successeur d’Éléonore vend les territoires restants pour cent mille florins – un acte de reddition définitif qui met la Sardaigne entière, ou presque, sous la bannière de la Couronne d’Aragon. « Ou presque », car il reste Castelsardo. La forteresse des Doria, perchée sur son promontoire, résiste. Pendant trente-neuf ans, après la chute du judicat d’Arborée, Castelgenovese demeure la seule ville de Sardaigne encore exclue du royaume aragonais. Les Doria s’accrochent à leur fief avec la ténacité d’une famille qui a mis deux siècles à construire ce pouvoir et n’entend pas y renoncer sur un coup du sort militaire. La forteresse est inexpugnable par la mer – les falaises de trachyte rose tombent directement dans les eaux du golfe – et difficile à prendre par la terre, protégée qu’elle est par ses murailles et ses dix-sept tours.
Ce n’est qu’en 1448 que la ville tombe aux mains des Aragonais, devenant ainsi la dernière ville de l’île à être intégrée au royaume de Sardaigne. La résistance des Doria aura duré plus d’un siècle après la chute de leurs alliés arboréens.
Le nouveau maître rebaptise la ville Castillo Aragones – « Château Aragonais » –, effaçant d’un trait de plume deux siècles de domination génoise. C’est l’un des gestes symboliques les plus révélateurs de la politique aragonaise en Sardaigne : renommer, rebaptiser, réinscrire dans sa propre cartographie mentale les lieux que l’on vient de conquérir. Alghero est repeuplée de colons catalans, dont les descendants parlent encore aujourd’hui le catalan. Cagliari porte les traces de l’architecture aragonaise dans ses palais et ses bastions. Et Castelsardo prend ce nom provisoire qui dit explicitement la prétention du conquérant à posséder non seulement le château, mais l’idée même du château.
La période aragonaise puis espagnole – car la Sardaigne passe sous la Couronne espagnole avec le mariage de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille en 1469 – dure jusqu’en 1718. Plus de deux siècles et demi de domination ibérique, pendant lesquels la ville connaît des transformations importantes. La cathédrale de Sant’Antonio Abate est construite et consacrée en 1586 – un édifice Renaissance d’une sobre beauté, dont le clocher recouvert de majoliques colorées est visible depuis la mer à plusieurs milles de distance. À l’intérieur, le maître-autel abrite un retable du « Maître de Castelsardo » – un peintre actif à la fin du XVe siècle dont on ne connaît pas le nom mais dont les tableaux, d’une qualité remarquable, témoignent de l’influence flamande et hispanique sur la peinture sarde de la Renaissance.
Cette période voit aussi la ville souffrir des mêmes maux que le reste de la Sardaigne côtière : les raids barbaresques. Les corsaires nord-africains, qui ravagent les littoraux méditerranéens du XVe au XVIIIe siècle, font de Castelsardo une cible régulière. La forteresse protège, mais les pêcheurs pris en mer, les bergers des environs, les habitants des plaines côtières paient un lourd tribut à ces incursions.
1767 : un nouveau nom, une nouvelle ère
Le traité d’Utrecht de 1713 redistribue les cartes de l’Europe. La Sardaigne est cédée par l’Espagne à l’Autriche, puis échangée en 1720 contre la Sicile avec la Maison de Savoie – les ducs de Piémont-Sardaigne, qui deviennent ainsi « rois de Sardaigne ». Pour la ville sur le promontoire de l’Anglona, ce changement de souverain se traduit par un nouveau baptême : le 8 mai 1767, un décret de Charles-Emmanuel III de Savoie la rebaptise officiellement Castel Sardo « Castelsardo ». C’est son quatrième nom en cinq siècles. Et le dernier.
Ce rebaptême piémontais est plus qu’un acte administratif. Il est la signature d’un nouveau pouvoir qui veut, lui aussi, inscrire son autorité dans la pierre et dans le langage. Mais contrairement aux Aragonais, les Savoie ne colonisent pas vraiment la Sardaigne au sens démographique du terme. Ils l’administrent depuis Turin avec le détachement bienveillant de ceux qui possèdent une propriété lointaine dont ils ne connaissent pas vraiment les habitants. Les réformes piémontaises touchent l’organisation administrative et judiciaire de l’île, mais laissent largement intactes les structures sociales profondes – la langue sarde, les coutumes locales, les droits pastoraux ancestraux.
Pour Castelsardo, le XVIIIe siècle est une période de consolidation tranquille. La ville continue de vivre de la pêche, de l’artisanat et du petit commerce. Le château, qui avait servi de caserne des carabiniers jusqu’au XXe siècle, perd progressivement sa fonction militaire. Les remparts, autrefois indispensables, deviennent superflus dans une Méditerranée où la menace barbaresque recule et où les guerres se font autrement. La ville commence à déborder de son promontoire originel, à s’étendre vers les collines environnantes.
C’est aussi dans cette période que se consolide la tradition artisanale qui est aujourd’hui l’une des identités les plus reconnaissables de Castelsardo : la vannerie. L’art de tresser des paniers à partir de fibres végétales – feuilles d’asphodèle, palme naine, raphia – est une pratique méditerranéenne ancienne, mais, à Castelsardo, elle a atteint un degré de raffinement et de sophistication qui en fait un art à part entière. Les paniers de Castelsardo ne sont pas de simples ustensiles rustiques : ce sont des objets aux structures géométriques complexes, aux motifs soigneusement pensés, dont la fabrication exige des années d’apprentissage et une dextérité remarquable. Cette tradition s’est ainsi transmise de mère en fille depuis des siècles, dans une chaîne ininterrompue qui résiste aux changements de pouvoir et aux mutations économiques.
Castelsardo à travers ses monuments et ses rites
Pour qui monte aujourd’hui dans le centre historique de Castelsardo – par les ruelles pentues pavées de trachyte, entre les maisons de pierre aux portes basses et aux balcons fleuris –, l’histoire n’est pas une affaire d’affiches ou de panneaux explicatifs. Elle est dans la texture même des murs, dans l’inclinaison des rues, dans la façon dont la ville s’accroche à son rocher comme si elle refusait d’en être délogée.
Le château des Doria domine tout du haut de ses cinquante mètres. On y accède par un escalier extérieur taillé dans la roche, puis par un passage voûté qui donne dans la cour principale. L’édifice est dans un état de conservation remarquable : ses structures médiévales sont lisibles, ses salles voûtées intactes. Depuis les terrasses sommitales, la vue embrasse la totalité du golfe de l’Asinara au nord, les collines rouges de l’Anglona à l’est, et vers l’ouest la silhouette de la Corse par temps clair – rappel constant que cette forteresse est aussi un poste d’observation sur l’espace maritime.
Le château abrite aujourd’hui le Museo dell’Intreccio Mediterraneo – le Musée du Tissage Méditerranéen. Cette affectation n’est pas anodine : transformer une forteresse militaire en musée de l’artisanat, c’est faire dialoguer deux logiques opposées : la violence du pouvoir et la patience du travail manuel. Dans les salles où les Doria tenaient leur cour et leurs gardes veillaient sur les routes maritimes, on voit maintenant des paniers d’asphodèle tressé, des nasses de pêcheur, des corbeilles aux motifs géométriques d’une finesse extraordinaire. Le musée est l’un des plus visités de Sardaigne, non pas parce qu’il est spectaculaire, mais parce qu’il révèle quelque chose d’essentiel sur ce peuple : que ce sont les mains des femmes, et non les épées des seigneurs, qui ont transmis l’essentiel.
À quelques pas du château, la cathédrale de Sant’Antonio Abate est l’autre monument incontournable. Son clocher de majoliques colorées – vert, jaune, bleu – est visible depuis la mer et depuis les hauteurs environnantes ; il fonctionne comme un phare culturel, signalant la présence de la ville bien avant qu’on en voie les murailles. L’intérieur, sobre et lumineux, conserve plusieurs œuvres de grande valeur, dont la Vierge à l’Enfant et musiciens, du Maître de Castelsardo. Ce peintre anonyme de la fin du XVe siècle, dont on ne sait presque rien, sauf qu’il était actif en Sardaigne et qu’il a produit plusieurs polyptyques d’une qualité technique remarquable, est l’un des mystères les plus fascinants de la peinture sarde. Ses œuvres témoignent d’influences flamandes et hispaniques qui disent les connexions culturelles de la Sardaigne aragonaise avec le reste de l’Europe : même au bout du monde, les idées et les formes voyagent.
Non loin de la cathédrale, l’église médiévale de Santa Maria delle Grazie abrite le plus ancien crucifix de Sardaigne : le Cristo Nero – « le Christ Noir » –, un crucifix en bois de genévrier sculpté d’une expressivité saisissante, vénéré depuis des siècles par les habitants de Castelsardo et de la région. Sa couleur sombre – due à l’oxydation du bois et peut-être à des siècles d’encens et de bougies – lui confère une présence particulière, presque inquiétante. Ce Christ ne ressemble pas aux représentations douces et lumineuses de la tradition catholique romaine : il a quelque chose de plus ancien, de plus archaïque, de plus immédiatement physique dans sa souffrance. Il dit quelque chose de la religiosité sarde : directe, charnelle, moins théologique que viscérale.
C’est autour de ce Christ Noir que s’organise l’une des cérémonies les plus impressionnantes de toute la Sardaigne : la Lunissanti, la procession du Lundi saint. Castelsardo a la particularité de célébrer sa Semaine sainte selon un calendrier légèrement décalé par rapport au reste du monde catholique – la procession principale a lieu le lundi de la semaine sainte, et non le vendredi. Depuis les heures de la nuit jusqu’à l’aube, les membres des confréries religieuses parcourent les rues du centre historique à la lueur des torches, portant le Christ Noir et les statues de la Vierge, chantant le Miserere en canto a tenore – ce chant polyphonique sarde à quatre voix inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Le son de ces voix dans les ruelles noires de la nuit, l’odeur de la cire et de l’encens, la lumière vacillante des flambeaux sur la pierre ancienne : c’est l’un des moments où Castelsardo révèle le plus clairement ce qu’elle est, une ville où le temps s’est stratifié sans jamais vraiment effacer les couches précédentes.
Castelsardo aujourd’hui entre mémoire et avenir
Castelsardo est aujourd’hui classée parmi les « plus beaux villages d’Italie » – une distinction qui lui permet d’attirer chaque été des dizaines de milliers de visiteurs, venus de toute l’Europe photographier ses ruelles, ses panoramas, ses couchers de soleil sur le golfe de l’Asinara. La ville s’est adaptée à ce tourisme avec une certaine grâce : des restaurants ont ouvert dans les anciennes maisons de pierre, des boutiques d’artisanat jalonnent les ruelles du centre historique, des gîtes et des hôtels proposent des chambres avec vue sur la mer. La Marina di Castelsardo, au pied du promontoire, et la longue plage de Lu Bagnu, à deux kilomètres, complètent l’offre balnéaire.
Mais Castelsardo n’est pas une ville-musée. Elle a environ cinq mille habitants à l’année – un chiffre qui double ou triple en été –, une vie administrative et sociale ordinaire, des écoles, un marché hebdomadaire, des associations sportives et culturelles.
La pêche reste une activité importante, même si elle a beaucoup décliné par rapport aux décennies précédentes. Les homards, les langoustes, les araignées de mer, les oursins et les coquillages de la côte castellanaise sont réputés dans toute la Sardaigne nord-occidentale. Les restaurants du port servent ces produits avec la fregola – ces petites pâtes de semoule grillée typiquement sardes – ou simplement grillés, avec un filet d’huile d’olive et quelques gouttes de citron. C’est une cuisine de la mer et de la terre, sans sophistication superflue.
Il y a, dans l’histoire de Castelsardo, une leçon que l’on aurait tort de ne pas entendre. Cette ville a survécu aux Génois, aux Aragonais, aux Espagnols, aux Piémontais. Elle a changé de nom quatre fois, a vu passer autant d’étendards qu’une auberge de grand chemin. Elle a résisté aux corsaires, aux épidémies, à l’abandon économique des siècles où l’île était le dernier souci de ses maîtres continentaux. Et elle est toujours là, sur son promontoire de trachyte rose, avec ses femmes qui tressent, ses pêcheurs qui démêlent leurs filets, son Christ Noir que l’on sort dans la nuit du Lundi saint, ses voix polyphoniques.
Ce n’est pas de la nostalgie. Ce n’est pas du folklore. C’est quelque chose de bien plus solide : une identité qui n’a pas eu besoin des maîtres successifs pour se construire, qui s’est transmise dans les plis des fibres d’asphodèle et dans les harmoniques du canto a tenore, dans les recettes de la fregola et dans les noms des criques et des caps que les habitants connaissent depuis toujours. Une identité que le tourisme n’a pas détruite parce qu’elle n’en a pas besoin et n’en dépend pas.
Castelsardo, en définitive, est une métaphore de la Sardaigne tout entière. Une île qui a été colonisée, nommée, renommée, divisée, réunifiée, militarisée, abandonnée, redécouverte – et qui, à travers tout cela, a maintenu quelque chose d’irréductible dans l’âme de ses habitants. Ce quelque chose n’a pas de nom officiel, n’est inscrit dans aucun traité, n’est célébré dans aucune commémoration nationale. Il vit dans les gestes quotidiens, dans les sons de la nuit du Lundi saint, dans la couleur précise du trachyte rose au coucher du soleil, dans la façon dont une femme de Castelsardo tient un brin d’asphodèle entre ses doigts avant de le glisser dans la tresse.
C’est pour cela que l’on revient à Castelsardo. Pas seulement pour la vue, bien qu’elle soit éblouissante. Pas seulement pour l’histoire, bien qu’elle soit riche. Mais pour ce sentiment difficile à formuler et pourtant immédiatement perceptible : que dans cette ville perchée sur son rocher, quelque chose résiste encore. Quelque chose qui ne se laisse pas photographier, ni packager, ni vendre dans une boutique de souvenirs. Quelque chose qui était là avant les Doria et qui sera là après les touristes. L’âme sarde, tout simplement, obstinée, discrète, et indifférente aux étendards qu’on plante sur ses murs.