D'où vient le mot « Sardaigne » ?

D’aussi loin que l’on remonte, et a minima aux premières traces d’écriture découvertes dans l’île, la Sardaigne semble avoir été nommée ainsi par ses occupants. Plus de 3 500 ans de continuité qui participent – s’il en était besoin – au fort sentiment d’identité culturelle des insulaires.

Mais d’où vient le mot « Sardaigne » ? Quelle est son origine ? Depuis quand l’utilise-t-on ? Et quels termes a-t-il donné ? Quel rapport entre le nom de l’île que nous connaissons aujourd’hui et la ville de Sardes (enTurquie) ? et les « Shardanes » des Égyptiens ? et le légendaire Sardanapale ? et la sardoine, célèbre pour les camées ? ou tout simplement avec la sardine ?

Petit voyage étymologique, linguistique et sémantique, depuis le Bronze ancien (IIe millénaire av. J.-C.) jusqu’à nos jours.

Drapeau Sardaigne avec mention «Sarda?gne»

Sommaire

    La « Sardaigne » : un nom attesté depuis l'âge du Bronze

    Dans l’Antiquité, légendes et réalités se mêlent de façon souvent inextricable. La « création » de la Sardaigne, que les Grecs appelaient aussi Ichnusa, ne fait pas exception.  Mais, au-delà des doutes, certains faits historiques confirment l’ancienneté du nom. 

    Une origine à éliminer : la ville de Sardes

    C’est Platon qui le premier établit un lien entre les noms à consonnance identique de l’île de la Sardaigne et de la ville de Sardes (alors capitale de la Lydie, actuellement à une centaine de kilomètres à l’est d’Izmir). Mais cette hypothèse, relayée aux débuts de l’archéologie et de l’historiographie, paraît aujourd’hui hasardeuse :

    • La ville de Sardes semble plutôt avoir été nommée Séfarad à l’époque perse, et Sardes plus récemment ;
    • Et surtout, alors que le lien entre les Shardanes et la Sardaigne est avéré, en revanche ni les Hittites ni les Grecs ne font le rapprochement entre les Shardanes et la ville de Sardes, alors que cette ville se situe dans leur périmètre géographique…

    D’un point de vue purement linguistique, l’universitaire sarde Massimo Pittau a toujours soutenu l’origine lydienne de la langue paléo-sarde (le nuragique). Mais cette supposition ne fait pas l’unanimité…

    Et pour en finir avec les ressemblances antiques, rien à voir non plus avec le sulfureux Sardanapale

    Un Peuple de la mer : les « Shardanes »

    Statuette en bronze de guerrier sarde
    Statuette en bronze du VIIIè s. av. J.-C., musée national préhistorique et ethnographique Luigi Pigorini, Rome
    Dessin de bas-relief du temple de Mednet-Habou
    Guerriers Shardanes, détail de bas-reliefs du temple mortuaire de Ramsés III, temple de Medinet-Habou

    Une ressemblance étonnante entre les représentations égyptiennes des Shardanes et les statuettes nuragiques en bronze découvertes en Sardaigne.

    Entre le XIVe et le XIIe siècle av. J.-C., les Égyptiens sont aux prises avec de puissants ennemis. Non seulement avec le royaume hittite, mais aussi avec une coalition de guerriers venus de pays situés « dans les îles au milieu de la Grande Verte » (nom qu’ils donnent à la Méditerranée). Les Shardanes figurent parmi ces ennemis qu’ils nomment les « peuples de la mer ».

    Ils sont appelés ainsi sur des sources écrites (papyrus), mais aussi représentés sur des bas-reliefs qui nous renseignent de façon précise sur leur armement. Or celui-ci ressemble fortement à celui des statuettes en bronze de guerriers sardes découvertes en Sardaigne : même casque à calotte ronde affublé de deux cornes, même bouclier rond et même justaucorps. 

    Des Shardanes, d’abord envahisseurs sous Aménophis III (XIVe siècle av. J.-C.), sont plus tard enrôlés dans la garde personnelle de Ramsès II, avec lequel ils participent à la bataille de Qadesh contre les Hittites (1274 av. J.-C.).

    Des papyrus mentionnent ainsi :

    • « … les Shardanes de la Grande Verte capturés par Sa Majesté » ;
    • Ramsès II « a préparé son armée, les chariots et les Shardanes que sa Majesté a capturés ».

    Les Égyptiens citent à nouveau les Shardanes en 1208 av. J.-C. (règne de Mérenptah), aux côtés d’autres peuples, dans une révolte contre le pharaon, et en 1176 av. J.-C. lors de combats perdus contre Ramsès III.

    Les Shardanes : un peuple qui vient de Sardaigne, ou qui lui donne son nom ?

    Le lien entre les guerriers Shardanes et la Sardaigne est donc avéré. Mais il est difficile de savoir si ces derniers étaient appelés ainsi en raison du nom de l’île d’où ils seraient originaires, ou si ce sont ces Shardanes qui, battus par les Égyptiens, se réfugièrent dans cette île pour lui donner son nom…

    La première hypothèse semble la plus plausible, d’autant que les Shardanes, après l’épisode égyptien, se seraient aussi installés dans le nord d’Israël. En effet, le « Sisera » de la Bible est présenté comme un général Shardane. Des fouilles à l’emplacement supposé de sa capitale (site daté de 1160 – 1150 av. J.-C.) ont récemment mis au jour des vestiges architecturaux présentant des similitudes avec l’architecture des nuraghes (dont l’antériorité en Sardaigne est avérée). Cette découverte tendrait à prouver que les Shardanes étaient bien originaires de l’île.

    Mais, même si les Shardanes venaient certainement de Sardaigne, peut-être aussi n’avaient-ils fait qu’y passer, les sources attestant de déplacements antérieurs de populations venant :

    • de Lybie (avec le légendaire Sardus) ;
    • d’Espagne (avec le légendaire Norax) ;
    • de régions celtes ?

    [Plus récemment, on retrouve la racine « sard » chez les Sardones (Roussillon) et les Sardeates (Bosnie)].

    La légende de Sardus Pater

    Pièce de monnaie à l'effigie de Sardus Pater
    Pièce de monnaie à l’effigie de Sardus Pater, frappée par le préteur Atius Barbus (59 av. J.-C.)

    Les auteurs latins (Salluste, Silius Italicus), puis le grec Pausanias rapportent l’arrivée dans l’île d’un héros légendaire, le libyen Sardus. Celui-ci serait le fils d’Hercule (l’équivalent du dieu phénicien Sid, devenu Melkart à Carthage).  

             « Sardus, fils d’Hercule, sorti de la Libye à la tête d’une nombreuse colonie, vint occuper cette île, et lui donna son nom ». Salluste (Histoires, CXLVI)

    Quoi qu’il en soit, Sardus fit bien l’objet d’un culte, certainement par les populations de la période nuragique, qui célébraient un dieu chasseur représenté avec une couronne de plumes et tenant un javelot. Une statuette en bronze à son effigie a été découverte lors de fouilles au temple d’Antas, sur un lieu occupé à la période nuragique, puis reconstruit par les Phéniciens (vers le IXe siècle av. J.-C.) et enfin par les Romains (au Ier siècle av. J.-C.). C’est lors de cette dernière occupation que le gouverneur de la Sardaigne, le préteur Atius Balbus, fit frapper des pièces de monnaie à l’effigie de Sardus Pater.

    La « Sardaigne », parmi les plus anciennes traces écrites

    Mention de la "Sardaigne" sur la stèle de Nora
    Mention de la « Sardaigne » sur la stèle de Nora

    Il faut attendre deux siècles après la fin des incursions en Égypte des Shardanes pour trouver les premières traces d’écriture dans l’ouest du bassin méditerranéen. Nous les devons aux Phéniciens, qui inventent le premier alphabet phonétique (un signe représente un son). Ce système d’écriture innovant est le véritable ancêtre de tous nos alphabets modernes (grec, puis étrusque, latin, etc.).

    Et l’une de ces premières traces se trouve sur la stèle de Nora, datée du IXe siècle av. J.-C., qui – même si sa traduction complète divise encore – mentionne clairement un lieu : BŠRDN qui se lit b-šrdn littéralement « en Sardaigne » (l’alphabet phénicien ne comporte pas de voyelles).

    Découverte dans le sud de la Sardaigne, dans la ville de Nora dont la légende attribue un lien avec le héros Norax, cette stèle confirme que l’île était certainement nommée ainsi, soit par ses occupants, soit par les nouveaux arrivants phéniciens, et ce bien avant les Grecs et les Romains.

    Les Grecs qualifieront parfois l’île d’Argyròphleps, « île des veines d’argent » (un métal présent dans le sous-sol). Ils l’appelleront aussi Ichnusa (« trace de pas », en référence à sa forme d’empreinte de pied). Mais « Sardaigne » est bien le nom qui traversera les siècles.

    Les dérivés linguistiques :

    La « sardine »

    Parce que ce petit poisson pullulait autour de l’île, les Romains l’ont appelé sardina, qui deviendra notre sardine actuelle. Ils en ont même fait un adjectif : sardinarius, littéralement plein de sardines…  Omniprésent dans l’alimentation du légionnaire, parce qu’elle peut se consommer sèche, on la trouve aussi dans la composition du garum, sorte de condiment que les Romains parvenaient à conserver très longtemps sous forme de sauce (dans des amphores). La Sardaigne a donc étymologiquement donné naissance à la sardine… 

    Sardines dans une assiette
    Sardines (par DanaTentis, via Pixabay)

    Un rire « sardonique »

    Les Romains (encore eux) avaient noté la présence dans l’île d’une renoncule, qu’ils ont justement appelée sardonia herba, qui « quand on en a mangé, contracte les muscles de la bouche, et tue en causant la convulsion du rire » (Salluste, Histoires, CLV). D’où le fameux rictus du rire « sardonique ». Des études récentes l’identifient comme l’œnanthe safranée (Œnanthe crocata), une herbacée à fleurs blanches dont les feuilles ressemblent au persil. Extrêmement toxique et rapidement mortelle, elle a la particularité, portée à la bouche, de provoquer une paralysie faciale… semblable à un rire mauvais.

    Dans « Le Rire sardonique, Chroniques d’une Sardaigne amère et aimée », l’écrivain Franceso Masala prête aux ancestrales populations nuragiques un « rire rituel » : celui des fils qui lapident leurs pères, devenus âgés, lors d’une cérémonie macabre. Le contact des lèvres avec la sève de cette plante toxique participerait au rire forcé des fils, imposé pour faire montre de fermeté face à cette fin horrible. Déjà, dans l’Antiquité, les Grecs évoquaient une tradition nuragique consistant à faire ingérer cette plante aux personnes âgées que l’on souhaitait faire rituellement disparaître.  Plusieurs traditions sardes évoquent un accompagnement plus ou moins forcé dans la mort (comme l’accabadora).

    En revanche, « sardonique » n’a rien à voir avec « sarcasme », qui vient du grec sarkos, la chair, qui a donné sarkasein, ouvrir la bouche (pour montrer les dents, et donc mordre… la chair). Sarkos a donné bien d’autres mots tel que « sarcophage » (« mangeur de chair »), puis « cercueil ». Rien à voir toutefois avec le nom d’un récent président de la République (en hongrois sar signifie boue, mais le hongrois n’est pas une langue indo-européenne ni sémitique). Mais l’on s’éloigne…

    Feuilles d'œnanthe safranée
    Feuilles d'œnanthe safranée

    ... mais pas la « sardoine » !

    Pierre de bague (camée) en sardonyx
    Camée en sardonyx, Ier s. av.J.-C. - 3è s. ap. J.-C. (Musée d'art métropolitain, CC0, via Wikimedia Commons)

    Malgré la ressemblance phonétique, la sardoine (une variété de calcédoine) n’a en revanche aucun lien avec la Sardaigne. Quand bien même on la qualifie d’« onyx de Sardaigne », et même de « sardonyx » (son nom anglais)… On ne trouve d’ailleurs aucun gisement dans l’île. Selon des auteurs latins, le général romain Scipion l’Africain en aurait rapporté à Rome (vers 200 av. J.-C.). Mais rien ne permet d’authentifier sa provenance. Il semble plutôt que, cette fois, les Grecs ou les Romains aient puisé l’origine du nom dans la ville lydienne de Sardes, en Asie Mineure (en perse, sered signifie rouge-jaunâtre). L’association des mots grecs sardeis et onyx (l’ongle) fait effectivement référence à une pellicule translucide sur une pierre rouge-jaune, veinage recherché pour la gravure de camées. 

    Mais aussi...

    Opéra en trois actes du compositeur sarde Ennio Porrino (1959). L’action  se déroule au Bronze ancien, dans la Sardaigne nuragique : Gonnario, le fils d’un chef de guerre sarde, tombe amoureux de Berbera, une jeune maure qui fait partie du peuple envahisseur. Par amour pour Berbera, Gonnario trahit son père, et les deux amant sont exécutés.

    La cave « Sardus Pater », dans la presqu’île de Sant’Antioco, au sud-ouest de la Sardaigne, produit l’un des vins rouges les plus réputés de l’île. Les Phéniciens sont les premiers à y avoir planté des vignobles, dont les Romains appréciaient déjà la qualité. On y trouve essentiellement le cépage Carignano. 

    Le titre de Sardus Pater est une distinction honorifique accordé à une personne ayant fait preuve de valeurs morales ou intellectuelles exemplaires faisant honneur à la Sardaigne.  

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