Les « villes nouvelles » fascistes d’Arborea, Carbonia et Fertilia
Dans les premières années qui suivent son accession au pouvoir, en 1922, Mussolini développe l’urbanisme et met l’architecture au service du « prestige » fasciste.
Même si parler de « villes nouvelles » peut sembler impropre, puisque l’expression ne sera utilisée pour la première fois qu’après la Deuxième Guerre mondiale en Angleterre (les fameuses « New Towns » du plan Abercrombie), il s’agit néanmoins de créations ex nihilo, que les fascistes italiens nomment alors citta di fundazione. Ce sont plus de cent vingt villes qui germent alors de nulle part, pour la plupart dans la péninsule, mais également en Sardaigne, comme Mussolinia (rebaptisée après la guerre Arborea), Carbonia et Fertilia.
Sommaire
La fièvre fasciste des « citta di fundazione »
Ces villes nouvelles s’inscrivent dans le vaste plan de modernisation et d’industrialisation de l’Italie, impulsé par Mussolini dès son arrivée au pouvoir.
Pour toutes ces villes, il s’agit d’une création ex nihilo sur des terres en friche, voire totalement hostiles, comme des marécages infestés par le paludisme et la malaria. C’est le cas dans le Latium (région de Rome) pour la plus célèbre d’entre elles, Littora (aujourd’hui Latina), construite sur les marais pontins asséchés pour l’occasion, mais aussi en Sardaigne pour deux d’entre elles : Arborea (sur les marais de Sassu) et Fertilia (sur les marais de la Nurra). Il faut plusieurs années pour transformer ces zones marécageuses en plaines agricoles, mais les villes sont ensuite construites en un temps record.
D’autres villes nouvelles répondent à la volonté propagandiste du régime d’afficher le prestige fasciste (toujours dans le Latium : Guidonia, cité aéronautique, et Sabaudia, cité balnéaire), ou à stimuler l’économie. En Sardaigne, c’est Carbonia, qui répond à la volonté de puissance économique du fascisme, impulsant un développement sans précédent de l’industrie minière de la région.
Par une nouvelle politique de peuplement (véritable « colonisation »), Mussolini cherche effectivement à réduire la pression démographique de certaines régions. En effet, les régions du nord-est de l’Italie, surpeuplées et en proie à la misère, ne fournissent plus les ressources agricoles suffisantes pour assurer travail et nourriture aux populations. Cette immigration choisie permet également de procurer une main-d’œuvre déjà opérationnelle (qualifiée dans les métiers de la terre) aux régions moins peuplées, comme la Sardaigne. Pour le régime mussolinien, l’autosuffisance alimentaire de l’Italie est un enjeu aussi économique que politique.
Ces villes nouvelles s’inscrivent donc dans un vaste programme économique de « bonification agricole » mais aussi de « bonification sociale ». En effet, en plus de fertiliser des terres jusque là laissées à l’abandon en raison de leurs caractéristiques inhospitalières, il s’agit aussi – sans que cela soit avancé officiellement – de vider les centres-villes de populations devenues indésirables par le pouvoir fasciste, à savoir les classes sociales les plus pauvres, pour laisser place « nette » à une bourgeoisie plus « politiquement correcte ».
Les plans de ces villes suivent en général la logique urbanistique du camp romain, à la géométrie quelque peu monotone : quadrillage (plan orthogonal, les rues se coupant toutes à angle droit), une place centrale d’où partent de larges avenues, des monuments imposants emblématiques du pouvoir fasciste, comme la maison du parti, le beffroi, la caserne (de la milice volontaire), la maison de la culture, etc.
La création de ces villes nouvelles est également utilisée à des fins de pure propagande fasciste. Ces projets sont présentés comme des réalisations qui démontrent la capacité du régime à moderniser l’Italie et à améliorer la vie des Italiens. Les nouveaux habitants de ces villes sont « encouragés » à soutenir le régime et à adhérer à l’idéologie fasciste. Ils bénéficient pour cela de conditions favorables comparées à celles de l’époque, encore fortement impactées par la crise économique de 1929. Comme on peut l’imaginer, ce rêve utopique d’une vie idyllique s’écroulera avec la chute du fascisme, et la plupart de ces villes péricliteront.
Arborea (ex-Mussolinia)
C’est la première citta di fundazione implantée en Sardaigne, à une quinzaine de kilomètres au sud d’Oristano. Les immigrants arrivent majoritairement du Frioul et de la Vénétie, avec des techniques d’agriculture plus modernes que celles utilisées alors en Sardaigne.
La « bonification » de la région commence au milieu des années 1920, avec l’assainissement de la plaine de Terralba. L’étang de Sassu est asséché, majoritairement grâce à l’action des populations sardes, qui construisent des ponts, des routes, des puits et des réservoirs. En revanche, l’exploitation des terres est confiée aux « colons » venus de la plaine du Pô, et pour lesquels un premier village est créé : appelé dans un premier temps Villagio Mussolini, en 1928, puis Mussolinia di Sardegna en 1930, il sera rebaptisé après la guerre Arborea, en référence au judicat historique de la région, dont la plus illustre représentante est Éléonore d’Arborée. En 1934, la ville compte 3 000 habitants.
Le centre de la ville est la piazza Maria Ausiliatrice, où se trouvent les bâtiments publics les plus importants, notamment l’église du Christ Rédempteur, de style néo-roman avec des éléments tyroliens, et l’hôtel de ville, de style Liberty. Arborea possède également un musée de la bonification, installé dans un ancien moulin rénové en 1930, qui témoigne de l’importance de l’assèchement des marais pour le développement de la ville et de la région. On y trouve une collection d’objets mis au jour à l’occasion de ces travaux d’assèchement.
Les vestiges les plus remarquables de l’époque fasciste sont le hall de l’hôtel de ville, où sont exposées des photographies des édifices emblématiques de l’époque, tel que la Casa del Balilla, une structure pour la jeunesse avec un gymnase, une piscine et un terrain de sport, et la Casa del Fascio, avec son beffroi, sur le Corso Italia.
En dehors de la ville se trouve l’idrovora di Sassu, une station de pompage inaugurée en 1934 au bord de la lagune, qui témoigne de la modernité et de la technologie de pointe utilisées alors pour l’assèchement des marais et la transformation de la région. Un emblème fasciste (le faisceau du licteur), bien que peu visible, figure encore sur la façade.
Aujourd’hui, la ville est célèbre pour ses produits laitiers et ses fraises, et accueille chaque année un festival de fraises, la « sagra delle fragole », le premier dimanche de mai, ainsi qu’une fête de la polenta en octobre, en hommage aux immigrants venus du Frioul et de Vénétie, qui ont apporté avec eux cette spécialité culinaire. Les exploitants, profitant de la fertilité des terres, semblent avoir actuellement cédé aux sirènes de l’agriculture intensive…
Film de propagande fasciste qui vante l’abondance, la prospérité et la qualité de vie… Mussolinia e il suo sviluppo (6 octobre 1939).
Carbonia, la ville du charbon
Carbonia est fondée en 1938 dans le sud-ouest de la Sardaigne. La région (le Sulcis, dans le sud-ouest de la Sardaigne) est connue depuis l’Antiquité pour ses richesses minières.
Depuis 1918, une entreprise privée exploite la mine de charbon Sirai, dont l’activité est reprise par l’état italien en 1933. Trois ans plus tard, en 1936, un gigantesque gisement de charbon est découvert dans le prolongement sud du site de Sirai. Aussitôt une ville nouvelle est créée dans le but de loger les milliers de mineurs dont la nouvelle exploitation (Sirai-Serbariu) va avoir besoin. En moins de deux ans, la ville de Carbonia (de carbone, « charbon » en italien) est construite, et inaugurée par Mussolini le 18 décembre 1938.
Bien entendu, son architecture et son tissu urbain sont caractéristiques des villes nouvelles érigées par le régime fasciste : gigantesque place centrale (la piazza Roma), monuments de style rationaliste, avenues qui suivent un plan orthogonal, quartiers résidentiels pour les directeurs et villas dortoirs, toutes sur le même modèle, pour la population de mineurs (quasi exclusivement masculine au début).



Concernant la mine de Serbariu, colonne vertébrale et épine dorsale de Carbonia, elle a connu ses heures de gloire de 1937 à 1964, devenant l’une des principales ressources énergétiques de l’Italie, avant que le filon se tarisse. La mine ferme définitivement en 1971, le charbon n’étant plus une énergie rentable. Depuis 2006, le site a été transformé en un magnifique musée du charbon, dans lequel on peut visiter la lampisterie, la salle des douches et des vestiaires, la salle des treuils et une veine de charbon.
Sur le même modèle, la petite ville de Cortoghiana (environ 2 000 habitants), à une dizaine de kilomètres de Carbonia, est fondée en 1939 pour l’exploitation de la mine du même nom. Elle est inaugurée par Mussolini en mai 1942. Là encore, on retrouve le quadrillage urbain et l’architecture rationaliste.
Fertilia, pour « italianiser » Alghero
Dernière citta di fundazione de Sardaigne, Fertilia est inaugurée le 8 mars 1936. Mais, à cette date, le seul bâtiment public achevé est l’école primaire… Comme pour Arborea, l’objectif est la fertilisation (d’où le nom « Fertilia ») des marais nouvellement asséchés.
Les travaux commencent par la remise en état de la lagune de Calich (aujourd’hui réserve écologique d’importance), puis l’assainissement des marais de la Nurra, en 1933. Le but est à l’origine de décongestionner la ville de Ferrare, ville située dans le delta du Pô (en Émilie-Romagne), où l’explosion démographique menace.
Mais le régime fasciste envisage également d’italianiser la région d’Alghero, très conservatrice de son héritage catalan, tant culturel que linguistique. L’emplacement de Fertilia, à quelques kilomètres seulement d’Alghero, intercalée entre elle et son aéroport, et bien visible depuis les remparts d’Alghero, n’est pas anodin… Sa position, à l’endroit où la lagune de Calich rejoint la mer, confirme cette volonté mussolinienne de trouver des débouchés non seulement agricoles mais aussi maritimes, de contrebalancer l’influence « catalane » d’Alghero par une ville complètement « italienne » et d’en faire le nouveau centre économique de la région.
Le projet initial, élaboré par l’architecte Arturo Miraglia sur le modèle des « cités-jardins » anglais, est retravaillé par un groupe d’architectes plus en phase avec l’idéologie fasciste… Ces derniers réduisent notamment la taille de la place principale, segmentent les espaces (civils, commerciaux et religieux) et ajoutent un quartier pour le personnel militaire de l’aéroport.
La construction de la ville est interrompue par la guerre, mais reprend après le conflit, pour être achevée dans les années cinquante.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la base aérienne de Fertilia accueille un groupe de reconnaissance aérienne alliée, dont fait partie Antoine de Saint-Exupéry.
Peuplée à l’origine essentiellement par des « colons » venus de Ferrare, la ville connaît après la guerre un afflux de réfugiés venus du Frioul et de la Vénétie, mais aussi de Dalmatie et d’Istrie (régions italiennes devenues yougoslaves), qui contribuent à achever la construction du village.
Mais, comme à Arborea, on retrouve le style dit rationaliste : large avenue principale à arcades de trachyte rouge (via Pola), qui mène à la piazza San Marco et son église à la façade évidée (et à la mer). Dans le prolongement de cette perspective : la cathédrale d’Alghero, au loin, en réponse à l’influence catalane d’Alghero…
Film de propagande : La bonifica della Nurra in Sardegna e l’inaugurazione del Comune di Fertilia.
Et aujourd’hui ?
Dans la péninsule, la quasi-totalité de ces villes nouvelles finiront en villes-dortoirs, paupérisées et désertées, à l’exception de Latina (ex-Littoria), qui compte aujourd’hui encore plus de cent vingt mille habitants.
Pourquoi un tel échec ? Bien sûr le revers de la médaille fasciste qui, une fois évaporé le mythe de la vie rêvée, laisse la place à une réalité plus décevante. Mais, autre facteur important, cette « colonisation » plus ou moins forcée a débouché sur une absence quasi totale de mixité sociale (et de mixité tout court dans le cas de Carbonia…).
En Sardaigne, le résultat est mitigé. Fertilia bénéficie de la proximité d’Alghero et de sa situation portuaire pour vivoter agréablement ; Arborea se meurt un peu à l’ombre d’Oristano ; et Carbonia, bien qu’elle se soit vidée de la moitié de sa population depuis l’après-guerre, est devenue en 2016 le chef-lieu de la région de Sardaigne du Sud.