D.H. Lawrence : dix jours en Sardaigne

Certains livres naissent d’une urgence. Sardaigne et Méditerranée – Sea and Sardinia, dans sa langue originale – est de ceux-là. Janvier 1921 : David Herbert Lawrence, installé depuis quelques mois à Taormine en Sicile avec son épouse Frieda, décide brusquement de partir. La Sicile l’étouffe, le soleil d’hiver est trop doux, l’Italie continentale trop connue, trop « cuite ». Il lui faut quelque chose de plus brut, de plus libre, quelque chose d’encore non domestiqué par la civilisation moderne, qu’il abhorre.

Il choisit la Sardaigne. Presque au hasard, presque par instinct, mais chez Lawrence, l’instinct est une forme de génie. Le 4 janvier 1921, Frieda et lui embarquent à Palerme, pour Cagliari. Neuf jours plus tard, ils en repartent par Olbia vers Civitavecchia. En une dizaine de jours, Lawrence a traversé l’île du sud au nord, principalement en train sur les lignes cahotantes du réseau sarde, et il en revient avec la matière d’un livre publié la même année à New York – une rapidité littéraire qui dit tout sur la vitesse et l’intensité de sa perception.

Le résultat est un récit de voyage des plus singuliers. Ni guide touristique, ni étude anthropologique, mais quelque chose d’intermédiaire et de bien plus vivant : le carnet de route d’un génie sensitif qui voit en un coup d’œil ce que d’autres mettent des années à comprendre. Lawrence ne « visite » pas la Sardaigne. Il la ressent, la respire, s’en imprègne nerveusement avant de la formuler dans sa prose foudroyante. Et ce qu’il en dit – de façon parfois provocatrice, mais toujours d’une justesse déconcertante – reste, un siècle après, une description des plus pénétrantes de l’île.

D.H. Lawrence et sa femme Frieda von Richthofen

Sommaire

    Lawrence en 1921 : un rebelle qui cherche ce que l’Europe a perdu

    Né en 1885 à Eastwood, dans le Nottinghamshire, D.H. Lawrence est le fils d’un mineur de charbon et d’une institutrice aux ambitions culturelles. Il a grandi dans la suie et le bruit des puits de mine, dans l’odeur âcre du charbon qui tache tout – les maisons, les visages, les poumons. Il a décidé très tôt que cette vie-là n’était pas pour lui, et que la civilisation industrielle britannique qui la produisait était une catastrophe pour l’âme humaine.

    Cette conviction – que la modernité, avec ses machines, ses classes sociales rigides, son refoulement du corps et du désir, son rationalisme triomphant, a tué quelque chose d’essentiel dans l’être humain – est le fil conducteur de toute son œuvre. Ses romans, de Fils et Amants (1913) à L’Amant de Lady Chatterley (1928), sont autant de tentatives pour retrouver, dans la relation entre les êtres, dans la chair et dans la passion, ce que la modernité a détruit. C’est pour cette raison que ses livres scandalisent : ils parlent du corps, du désir, de l’érotisme avec une franchise que l’Angleterre édouardienne puis géorgienne trouve insupportable.

    Au moment du voyage en Sardaigne, Lawrence est un homme épuisé par les batailles. La Grande Guerre l’a traumatisé. Il a été suspecté d’espionnage à cause des origines et du nom allemand de Frieda (von Richthofen), harcelé, et soumis à des examens médicaux humiliants. Son roman Arc-en-ciel a été saisi et détruit par la police en 1915. Il vit dans une errance perpétuelle – Angleterre, Italie, Australie, Mexique, États-Unis –, cherchant des lieux où la vie serait encore authentique, encore non contaminée par ce qu’il appelle le « principe mécanique », qui a réduit l’humanité moderne à des engrenages dans une machine.

    C’est cet homme-là qui débarque à Cagliari par un matin d’hiver. Il ne cherche pas le beau temps, pas la détente, pas les monuments. Il cherche ce que l’Europe a peut-être oublié : une humanité qui n’aurait pas encore capitulé devant la modernité. Et la Sardaigne, isolée, pauvre, peu visitée, à peine connectée au reste du continent, lui semble l’endroit le plus susceptible d’en conserver la mémoire vivante.

    « Un beau jour, on éprouve un besoin impérieux de bouger. Et qui plus est, de bouger dans une certaine direction » Cette phrase d’ouverture dit tout sur la « méthode » Lawrence : pas de plan, pas de programme, pas de guide touristique – il dira plus loin : « Je ne suis pas Baedeker »[le fameux guide de voyage]. Juste une urgence viscérale, un instinct de mouvement, et la confiance dans ce que le monde révèle à qui se met en marche.

    Trajet de D.H. Lawrence en Sardaigne
    Trajet de D.H. Lawrence en Sardaigne

    Cagliari et la première révélation : « Pas tout à fait européenne »

    Le bateau accoste à Cagliari tôt le matin, dans la lumière froide de janvier. Lawrence monte sur le pont et regarde la ville s’installer sous ses yeux depuis la mer. Et dès ce premier regard, quelque chose s’allume.

    Cagliari, écrit-il, ne ressemble à rien d’autre. Elle est posée sur sa colline comme une ville orientale, ou comme quelque chose d’antérieur à l’Occident tel qu’on le connaît : une accumulation de maisons blanches et roses au-dessus du port, dominée par la massive silhouette des bastions aragonais. Lawrence monte jusqu’à la forteresse, qui domine la ville, et la vue qui s’offre à lui le frappe comme une révélation. Plus tard, à Mandas, il écrira :

     

    La Sardaigne est tout autre [que l’Italie]. Beaucoup plus vaste, beaucoup plus ordinaire, sans accidents, elle s’étale à l’infini […]. Le merveilleux espace autour de soi, les distances traversées…rien de fini, rien de final. C’est la liberté même, après l’emprisonnement des pics siciliens.

    La Sardaigne échappe à la civilisation européenne, pas parce qu’elle serait primitive ou retardée, mais parce qu’elle a conservé une forme d’espace intérieur, d’inachèvement fondamental, que l’Europe moderne a comblé, rationalisé, domestiqué. « Rien de fini, rien de définitif » : ce que Lawrence appelle liberté, c’est cette ouverture, cette impossibilité d’être entièrement saisie, classifiée, réduite à un concept. L’île résiste à la définition. Et pour un homme qui a passé sa vie à combattre les définitions, les catégories, les cases dans lesquelles la société voulait l’enfermer, c’est bien sûr une grâce.

    Dans les rues de Cagliari, Lawrence observe les gens avec cette acuité qui est sa marque de fabrique. Il note immédiatement quelque chose qui le différencie de ses impressions italiennes : les Sardes ne sont pas italiens. Ils ont quelque chose de plus compact, de plus fermé, de moins démonstratif. Des hommes taillés dans un bloc plus dur. « Pas tout à fait italiens, trop trapus et virils », écrit-il en voyant deux hommes descendre d’une barque.

    Le train vers l’intérieur : Mandas et Sorgono

    Le lendemain matin, Frieda et lui montent dans le petit train qui part de Cagliari vers l’intérieur. La ligne est celle que l’on appelle aujourd’hui le Trenino Verde – le petit train vert –, un réseau à voie étroite qui serpente à travers les vallées et les plateaux du centre de l’île. En 1921, c’est littéralement l’unique voie de communication entre Cagliari et le cœur sarde. Peu de routes praticables, pas de cars, rien que ce tortillard bruyant et lent.

    Ce train permet à Lawrence d’observer les paysages et les gens à la juste vitesse, assez lentement pour que le regard puisse se poser et pénétrer. Et les paysages qu’il décrit sont d’une beauté rude et inattendue : une nature qui n’a pas été arrangée pour le plaisir du touriste, qui ne fait aucune concession à la douceur ou au pittoresque convenu.

    Mandas, première étape intérieure, est une bourgade sans grand caractère. Mais Lawrence y observe quelque chose qui deviendra un motif récurrent du livre : l’hospitalité sarde, immédiate et sans calcul. Dans un café, dans une auberge, sur un quai de gare, les hommes partagent leur vin, leur pain, leur agneau rôti avec des étrangers qu’ils ne reverront jamais. Cette générosité n’est pas servile ni intéressée, c’est une donnée fondamentale, un code ancien, une façon d’être au monde qui n’a pas besoin d’être expliquée.

    « C’est extraordinaire à quel point ces gens sont généreux et foncièrement bien élevés », écrira Lawrence un peu plus tard, à Nuoro.

    À Sorgono, Lawrence est frappé par une scène qui pourrait sembler anodine et qui ne l’est pas : le rôtisseur de chevreau dans la taverne de l’auberge. Un vieil homme en tourne lentement la broche, regardant la viande avec une attention presque méditative, comme s’il lisait dans le chevreau des signes que les modernes ne savent plus déchiffrer. Lawrence le décrit avec une précision qui dépasse le documentaire : cet homme est le représentant d’une continuité, d’un rapport au temps et à la matière que la civilisation industrielle a cassé.

    Au fil du trajet, le paysage change à chaque vallon, à chaque passage de col. Lawrence décrit cette impression d’un territoire qui existait avant les hommes et qui existera après eux – un territoire indifférent à l’histoire des nations, aux guerres, aux frontières, aux idéologies. La Sardaigne intérieure est antérieure à tout cela. Elle baigne, selon la formule de la présentation Gallimard du livre, « dans la nuit des origines ».

    Dans le bus qui relie Sorgono à Nuoro, Lawrence engage la conversation avec un conducteur socialiste qui lui explique que les Sardes sont « ignorants » parce qu’ils ne savent pas faire grève. La scène est révélatrice : Lawrence, qui n’est pas sans sympathies pour la condition ouvrière, trouve pourtant dans cette « ignorance » sarde quelque chose d’admirable. Les Sardes n’ont pas intégré les catégories du conflit social moderne, la logique du rapport de force organisé, du syndicat et de la négociation. Ils obéissent à d’autres règles, plus anciennes, moins rationalisées. Et Lawrence, contre toute attente, y voit non pas un retard mais une forme de résistance.

    L’âme sarde selon Lawrence : dignité, fierté et guerre des sexes

    Ce qui fascine Lawrence chez les Sardes, au fil de ces dix jours d’observation intense, c’est quelque chose qu’il ne sait pas toujours nommer mais qu’il perçoit constamment : une forme de dignité intérieure, un refus d’être réduit à rien, une présence à soi-même qui n’a pas besoin de se justifier. Les Sardes qu’il observe dans les trains, les auberges, les cafés, les gares ne cherchent pas l’approbation du regard extérieur. Ils sont là, complets, suffisants à eux-mêmes.

    Ce n’est pas de la fierté au sens vaniteux du terme. C’est quelque chose de plus profond — ce que les Sardes appellent eux-mêmes la balentia, ce code de dignité virile qui règle les rapports humains dans la culture pastorale de la Barbagia. Lawrence ne connaît pas ce mot, mais il perçoit la réalité qu’il désigne. « Cette touche de fierté dans leurs yeux sombres », écrit-il dès le bateau entre Palerme et Cagliari en observant de jeunes Sardes. Une fierté qui n’est pas agressive, pas démonstrative, mais qui est là, présente, irréductible.

    Ce qui le fascine peut-être le plus est la relation entre les hommes et les femmes sardes, et sa vision à ce sujet est l’une des plus controversées et des plus provocatrices du livre. Lawrence observe à Cagliari des femmes vêtues de costumes traditionnels : la robe longue noire, le tablier brodé, le châle sombre sur la tête. Et il voit dans ces femmes quelque chose qui l’électrise : non pas la douceur italienne, non pas la soumission orientale, mais une forme d’arrogance tranquille, de défi contenu.

    Il y a chez ces femmes quelque chose de timide, de défiant et d’inapprochables. La splendide coupure défiante entre les deux sexes ! Chacun absolument résolu à défendre son bord. Ce qui donne à leur rencontre une saveur sauvage, salée, tant l’un reste formidablement inconnu à l’autre. Et quand de chaque côté, avec toute sa fierté et son courage natif, on prend le dangereux élan, c’est pour revenir en hâte sur ses positions. 

    Cette formule – « une saveur sauvage, salée » – est typiquement lawrencienne dans sa façon de transformer une observation sociale en sensation physique. Ce qu’il voit dans la relation homme-femme en Sardaigne, c’est ce qu’il a cherché toute sa vie dans ses romans : non pas la fusion romantique, non pas la domination de l’un sur l’autre, mais la tension électrique entre deux pôles qui restent irréductiblement distincts. « Il y a chez ces femmes quelque chose de timide, de défiant et d’inapprochables » : il voit donc la femme sarde, en d’autres termes, comme pudique, rebelle, insaisissable. Elle ne se donne pas. Elle est là, présente, mais elle maintient une distance intérieure que rien ne comble.

    On peut trouver ces pages de Lawrence réductrices, voire essentialistes – il projette sur les Sardes des catégories qui sont d’abord les siennes, celles d’un homme du Nottinghamshire obsédé par la question de la vitalité humaine contre la domestication moderne. Mais au-delà des limites évidentes d’un tel regard, il perçoit quelque chose de réel : la solidité intérieure d’une culture qui n’a pas appris à se plier, à sourire pour plaire, à s’adapter aux attentes extérieures. La résistance sarde est une réalité historique bien documentée, et Lawrence, en quelques jours, l’a ressentie.

    Nuoro et l’hommage à Grazia Deledda : deux génies qui ne se rencontrent pas

    L’étape de Nuoro est particulière dans le parcours de Lawrence. Il y arrive après plusieurs heures de route cahoteuse depuis Sorgono, dans un état de lassitude mêlée d’excitation. Et il sait que cette ville est la ville de Grazia Deledda – la romancière sarde qu’il admire profondément, dont il a préfacé la traduction anglaise du roman La Mère, et qu’il considère comme l’une des voix les plus authentiques de la littérature européenne.

    Deledda vit à Rome depuis 1901. Elle n’est donc pas à Nuoro quand Lawrence y arrive, et le voyage du romancier anglais est une forme d’hommage invisible. La seule trace concrète de cette double présence que note Lawrence : une enseigne de coiffeur portant le nom « De Ledda », dans la rue principale. Deledda est dans cette ville comme dans ses livres : partout et nulle part, présente dans les pierres et dans l’air mais insaisissable en personne.

    Ce qui retient Lawrence à Nuoro, ce n’est pas l’architecture ou les monuments, mais l’animation du carnaval qu’il a la chance de trouver en cours à son arrivée. La rue principale d’un village de montagne, transformée pour quelques jours en rivière de masques, de costumes, de bruit et de fête. Lawrence en est sidéré – non pas parce que le carnaval est beau, mais parce qu’il est vivant.

    Nous ouvrons les portes-fenêtres treillissées et regardons la rue, l’unique rue : c’est un fleuve de vie bruyante. Une fanfare assez cacophonique joue au dernier coin de la rue et d’innombrables masques en costume de carnaval vont et viennent en dansant parmi les filles qui se promènent bras dessus, bras dessous. Et comme tout ce monde est frétillant, pétillant, naturel ! 

    « Naturels » : ce mot, unself-conscious en anglais, est clé dans le vocabulaire de Lawrence. Il désigne l’opposé de la conscience de soi excessive, du souci permanent de l’image et du regard des autres, que la modernité a instillée dans les êtres. Les Nuorais qui fêtent le carnaval ne se regardent pas fêter. Ils fêtent, simplement, complètement, sans distance ironique. Et cette spontanéité – cette vitalité non réfléchie – est précisément ce que Lawrence a perdu dans la culture anglaise et qu’il cherche désespérément, de pays en pays, depuis des années.

    La rencontre manquée entre Lawrence et Deledda nous interroge. Les deux écrivains auraient eu tant à se dire : tous deux avaient choisi l’exil pour mieux écrire leur terre natale ; tous deux combattaient pour la vérité contre les conventions ; tous deux avaient vu dans la Sardaigne rurale quelque chose que la modernité était en train de détruire. Mais ils ne se sont jamais rencontrés. Deledda recevra le Nobel cinq ans plus tard, en 1926. Lawrence mourra en 1930, à quarante-quatre ans, de la tuberculose. Chacun a porté la Sardaigne en lui de son côté, dans des langues différentes, avec des visions différentes mais complémentaires.

    L’héritage d’un regard : pourquoi Lawrence compte encore pour la Sardaigne

    En repartant d’Olbia sur le bateau vers Civitavecchia, Lawrence éprouve quelque chose de singulier : une légèreté de son « âme sarde » qui se redissout dans le monde moderne, comme une couleur qui se noie dans l’eau. Il écrit que, dès qu’il remet le pied sur le continent, l’atmosphère change — quelque chose de plus nerveux, de plus calculé, de plus superficiel reprend le dessus. « Je sens que ma solide âme sarde fond et s’évanouit, je me volatilise, au contact de l’Italie, en incertitude, en momentanéité. » Preuve du plaisir d’écriture de Lawrence, il ajoute cette remarque, qui n’a rien perdu de sa pertinence : « J’aime les journaux italien parce qu’ils disent ce qu’ils veulent dire et pas seulement ce qu’il convient de dire. Nous appelons ça de la naïveté ; pour moi, c’est de la virilité. A voir les journaux italiens on voit qu’ils ont été écrits par des hommes et non par des eunuques circonspects. » Quant à qualifier les journalistes de Var Matin d’« eunuques circonspects », c’est un pas que je franchis volontiers.

    Cette phrase dit tout sur ce que le voyage a été pour lui : non pas une excursion, mais une transformation temporaire. Lawrence est allé en Sardaigne parce qu’il y cherchait quelque chose – une preuve que l’humanité pouvait encore exister en dehors des catégories que la modernité lui imposait. Et il l’a trouvée. Pas sous une forme idéale, pas dans un paradis imaginaire, mais dans des gestes concrets, dans des regards, dans la démarche d’un paysan sur une route de montagne, dans la façon dont un conducteur de bus partage son agneau rôti avec des inconnus.

    Sardaigne et Méditerranée est un livre difficile à classer. Ce n’est pas un roman, pas une étude ethnographique, pas vraiment un journal de voyage au sens conventionnel. C’est ce que Lawrence appelait un « travel book », mais un travel book d’un genre particulier, où le voyageur est aussi important que le pays visité, où chaque observation sur la Sardaigne est aussi une méditation sur l’Angleterre, sur l’Europe, sur ce que la civilisation industrielle a fait de l’être humain.

    Lawrence a parfois été accusé d’exotisme – de projeter sur la Sardaigne des fantasmes de primitivisme que les Sardes eux-mêmes auraient rejetés. L’accusation n’est pas sans fondement : ses portraits, surtout des femmes, ont parfois quelque chose d’extérieur, de non vérifié. Il voit la Sardaigne à travers le prisme de ses obsessions propres, et il ne faut pas l’oublier. Mais ses intuitions les plus profondes – sur la résistance culturelle sarde, sur la dignité intérieure d’une société qui n’a pas intégré la servitude moderne, sur la vitalité d’un monde qui n’a pas encore été entièrement rationalisé – restent d’une justesse troublante.

    Un siècle après sa parution, Sardaigne et Méditerranée continue d’être lu en Sardaigne. En 2022, une conférence internationale à l’université de Cagliari lui a été consacrée. Un documentaire, Return to Sea and Sardinia, a suivi les traces du voyage de Lawrence dans les paysages d’aujourd’hui. Des académiques italiens et britanniques y ont vu l’occasion de poser une question qui dépasse le seul livre : qu’est-ce que le regard d’un étranger de génie peut révéler sur une culture, que cette culture elle-même ne voit plus, à force de la côtoyer quotidiennement ?

    La réponse, peut-être, est dans cette phrase que Lawrence écrit à propos de la Sardaigne : « Encore avant le monde classique. Avant même la Grèce et Rome. » Ce n’est pas un éloge de la sauvagerie. C’est la reconnaissance d’une profondeur historique, d’une stratification temporelle, que l’île porte dans sa géologie et dans ses habitants, une mémoire de l’humanité qui précède les grandes civilisations méditerranéennes et qui, en 1921, était encore perceptible dans le regard d’un berger à l’arrêt d’un bus de montagne.

    L’écrivain maudit et l’île libre

    Il y a une ironie belle et juste dans le fait que le plus libéral des romans de Lawrence – L’Amant de Lady Chatterley – soit toujours censuré en 1928, deux ans avant sa mort, et que le livre le plus libre qu’il ait jamais écrit soit précisément ce petit carnet sarde, ce Sardaigne et Méditerranée que personne n’a jamais essayé d’interdire parce qu’on n’y voyait que de la géographie.

    Et pourtant, c’est dans Sardaigne et Méditerranée que Lawrence est peut-être le plus lui-même, le plus direct, le moins contraint par la nécessité de construire un roman. C’est dans ce livre qu’il dit le plus clairement ce qu’il pense de la civilisation, de la liberté, de ce que les humains ont perdu et de ce qu’il cherche. Et la Sardaigne lui a fourni, dix jours durant, le miroir dont il avait besoin – un miroir assez lointain pour qu’on y vît l’Europe telle qu’elle est, et assez différent pour qu’on rêvât de ce qu’elle aurait pu être.

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