Alghero, la « Barceloneta » de Sardaigne
Dans les ruelles pavées du vieux centre d’Alghero, quelque chose désarçonne le voyageur habitué aux villes sardes : les panneaux de rue sont en deux langues – d’un côté l’italien, et de l’autre une langue qui ressemble à l’espagnol, se rapproche du valencien (catalan méridional) et tient du provençal ancien. Dans les bars et sur les marchés, certains vieillards se saluent dans cette même langue avec une naturelle désinvolture. La cathédrale porte le style gothique des grandes constructions catalanes médiévales. Les bastions qui surplombent la mer portent les noms de navigateurs espagnols – Marco Polo, Magellan, Pigafetta. Et le soir, quand le soleil rougit les remparts ocre et que les terrasses s’animent face à la Méditerranée, quelque chose dans l’air d’Alghero fait penser à Barcelone plutôt qu’à Sassari.
Ce n’est pas une illusion touristique soigneusement entretenue. C’est de l’histoire, pure et dure, qui a cristallisé dans les pierres, dans la langue et dans les gènes culturels d’une ville unique en Europe. Alghero – L’Alguer en catalan, S’Alighéra en sarde – est la seule ville de Sardaigne où l’on parle encore catalan. La seule ville d’Italie, et l’une des très rares en dehors de la péninsule ibérique et des Baléares, à reconnaître officiellement le catalan comme langue co-officielle, au point de se qualifier elle-même de « Barceloneta » – « la petite Barcelone ».
Mais comment une ville sarde est-elle devenue catalane ? Et comment, après sept siècles d’histoire mouvementée, de dominations successives, de modernisation, de tourisme de masse et d’immigration interne, a-t-elle réussi à conserver quelque chose d’aussi fragile et d’aussi têtu qu’une langue minoritaire ? C’est l’histoire d’une conquête, d’un remplacement ethnique délibéré, d’un isolement géographique paradoxalement protecteur, et d’une âme qui a su rester elle-même malgré tout.
Sommaire
Alghero, de la préhistoire aux Génois
Le promontoire sur lequel s’est construite Alghero est habité depuis des millénaires. Les fouilles archéologiques dans les environs immédiats ont révélé une occupation préhistorique dense : la nécropole d’Anghelu Ruju, à quelques kilomètres au nord, est l’une des plus grandes nécropoles pré-nuragiques de Sardaigne – trente-huit hypogées creusés dans la roche calcaire, datant de 3 000 à 1 800 avant notre ère, ornés de représentations de taureaux et de spirales dont le sens nous échappe encore. Le site nuragique de Palmavera, à mi-chemin entre Alghero et Capo Caccia, est l’un des mieux conservés de l’île – un complexe de tours et de murs cyclopéens qui témoigne de la sophistication architecturale d’une civilisation sans écriture mais pas sans génie.
Les Romains connaissent le site sous le nom de Carbia ou sous d’autres appellations mal identifiées. Des vestiges de la villa romaine de Sant’Imbenia attestent d’une présence romaine continue dans la région. Mais c’est au Moyen Âge que la ville prend la forme que nous lui connaissons. Au XIIe siècle – ou peut-être au XIIIe, les dates exactes variant selon les sources –, la puissante famille génoise des Doria, qui étend alors son influence sur tout le nord de la Sardaigne, fait construire une forteresse sur la péninsule avançant dans la mer. Le choix du site n’est pas anodin : la presqu’île est presque imprenable depuis la mer en raison de ses fonds dangereux, qui empêchent les navires de s’approcher suffisamment pour bombarder les murailles. C’est une fortification naturelle que les Doria se contentent de compléter.
Cette ville génoise devient rapidement un point commercial stratégique sur les routes qui relient Gênes à la Sardaigne. Sa position sur la côte nord-occidentale, dans l’axe des routes vers l’Espagne et la France, en fait un nœud d’échanges précieux. Les Doria y installent des comptoirs, des entrepôts, des ateliers d’artisans liguriens. La ville acquiert rapidement une population mélangée : Génois, Sardes de l’arrière-pays, Corses attirés par l’activité du port.
Tout cela change brutalement en 1354, avec l’arrivée des Aragonais.
1354 : la conquête, l’expulsion, le remplacement. Comment Alghero devint catalane
La conquête aragonaise de la Sardaigne est l’une des grandes épopées militaires de la Méditerranée médiévale. Depuis 1323, la Couronne d’Aragon grignote l’île, imposant son autorité sur Cagliari et sur les plaines du sud, progressant lentement mais inexorablement vers le nord. En 1353, lors d’une bataille navale mémorable qui se déroule précisément dans les eaux d’Alghero – la bataille d’Alghero, qui oppose les flottes vénitienne et génoise dans le cadre de la troisième guerre vénéto-génoise –, les Aragonais en profitent pour resserrer leur étau. L’année suivante, en 1354, la ville tombe.
Pierre IV d’Aragon, dit « le Cérémonieux », est un souverain à la fois cultivé et impitoyable. Face à Alghero, il choisit une politique que les historiens n’hésitent pas à qualifier de remplacement ethnique : l’expulsion de la quasi-totalité de la population existante – Génois, Sardes, Liguriens – et son remplacement par des colons venus de Catalogne. L’opération est méthodique et délibérée. Des incitations économiques – exemptions fiscales, concessions foncières, droits commerciaux – attirent des artisans, des marchands, des pêcheurs de Catalogne et de Valence. En quelques décennies, la ville regroupe une population quasi entièrement catalanophone.
Pourquoi cette politique de remplacement, plutôt que de simple imposition d’une domination politique sur une population déjà en place ? La réponse est stratégique. Alghero est trop importante pour être laissée à une population dont la loyauté reste incertaine. C’est un port de premier rang, une forteresse militaire essentielle pour le contrôle de la côte nord-ouest, une base pour les futures opérations militaires contre le judicat d’Arborée qui résiste encore dans le centre de l’île. Pierre IV veut une ville sûre, peuplée de gens dont la langue, la culture et les liens familiaux les attachent à la Couronne d’Aragon. Il plante littéralement une colonie catalane en terre sarde.
La paix d’Alghero, négociée en 1354 entre Pierre IV et le juge d’Arborée Mariano IV, entérine cette nouvelle réalité : Alghero reste catalano-aragonaise en échange de certaines concessions à l’Arborea. C’est un accord qui porte en lui les germes d’un fait unique dans l’histoire linguistique de la Méditerranée. Car les colons catalans qui s’installent à Alghero au XIVe siècle vont rester. Leurs descendants parleront encore catalan sept siècles plus tard.
L’isolement de la ville joue un rôle crucial dans cette persistance. Alghero est entourée d’un arrière-pays sarde qui n’est pas catalan, qui ne l’a jamais été, et qui ne le deviendra jamais. Les murailles défensives qui protègent la ville militairement l’isolent aussi culturellement et linguistiquement. La communauté catalane d’Alghero se reproduit dans un espace clos, entretenant ses propres référents, ses propres pratiques sociales, sa propre façon de nommer le monde. Ce n’est pas de la xénophobie, mais la logique de toute communauté minoritaire qui veut survivre : l’endogamie culturelle comme stratégie de conservation.
Sept siècles de langue catalane
L’alguérois – ou algherès – est aujourd’hui un dialecte catalan reconnu officiellement par la République italienne et par la région autonome de Sardaigne. La signalisation toponymique est bilingue dans toute la ville. L’enseignement de la langue est assuré dans les écoles primaires. Un site officiel d’information en catalan est maintenu par le gouvernement régional sarde. Et une délégation de la Generalitat de Catalunya – le gouvernement autonome catalan – a son siège à Alghero même, signe de la fraternité institutionnelle entre la ville sarde et sa métropole d’origine lointaine.
Mais le catalan d’Alghero n’est pas tout à fait le catalan de Barcelone. Sept siècles d’isolement de la langue-mère, d’influence du sarde et de l’italien, ont produit un dialecte original, qui a conservé de nombreux traits du catalan médiéval disparus depuis longtemps en Catalogne, tout en intégrant des mots et des tournures venus d’ailleurs. Les études génétiques ont d’ailleurs montré quelque chose de révélateur : la population actuelle d’Alghero est génétiquement plus proche du reste de la Sardaigne que de la Catalogne. Autrement dit, ce ne sont pas les descendants biologiques des colons catalans qui parlent encore catalan : ce sont des Sardes qui ont adopté une langue étrangère, l’ont faite leur, et l’ont conservée à travers les siècles.
Cette nuance est importante. Elle dit que la culture est plus forte que le sang. Qu’une langue, un fois enracinée dans un territoire, dans ses maisons et ses marchés et ses prières, peut survivre indépendamment des origines biologiques de ceux qui la parlent. Elle dit aussi quelque chose sur l’âme sarde en général : une capacité à absorber ce qui vient d’ailleurs, à l’intégrer et à en faire quelque chose de propre, sans perdre pour autant une identité fondamentale.
Combien d’Alguérois parlent encore catalan aujourd’hui ? Les statistiques varient selon les sources et les définitions. Environ un tiers des habitants se déclarent réellement bilingues – capables de converser couramment dans les deux langues. Plus de 70 % comprennent le catalan. La génération des moins de quarante ans l’a souvent appris davantage à l’école que dans la famille. La transmission naturelle, de parent à enfant dans la vie quotidienne, s’est fragilisée après la Seconde Guerre mondiale, quand l’afflux de migrants sardes et italiens a fait pencher la démographie dans l’autre sens. Mais la langue résiste. Elle résiste parce que des institutions la défendent, parce que des militants culturels la transmettent, parce que la fierté locale en a fait un marqueur identitaire précieux. Et parce que, quelque part, une ville qui s’appelle elle-même « Barceloneta » n’a pas l’intention d’oublier d’où elle vient.
L’architecture gothique et les bastions de la mer
Si la langue est l’âme d’Alghero, l’architecture en est le corps. Et ce corps parle une langue inconfondable : le gothique catalan, ce style architectural développé en Catalogne aux XIVe et XVe siècles, caractérisé par des nefs élancées, des arcs brisés sobrement ornés, des portails à décoration géométrique. Un style qui s’est répandu dans tout l’Empire aragonais – Valence, Majorque, Naples, Cagliari, Alghero.
La cathédrale Santa Maria, construite au XVIe siècle, est l’exemple le plus imposant de ce gothique catalan appliqué à Alghero. Sa façade mêle le gothique et la Renaissance avec une élégance surprenante – colonnes à allure gréco-romaine d’un côté, fenêtres à arc brisé de l’autre. Son clocher octogonal, distinctif sur la ligne de toit du centre historique, sert de repère depuis la mer. L’intérieur abrite une Vierge noire et un autel en marbre ciselé d’une belle facture. Mais c’est l’ensemble de l’édifice, dans son rapport au tissu urbain environnant, qui impressionne le plus : la cathédrale n’est pas plantée au milieu d’une grande place dégagée comme dans les villes italiennes de l’époque. Elle s’insère dans les ruelles, presque à l’étroit, comme si la ville avait grandi autour d’elle sans lui laisser de place pour se déployer.
L’église San Francesco et son cloître, qui datent des XIVe et XVe siècles, est peut-être le monument le plus pur du style gothique catalan à Alghero. La nef unique, les chapelles latérales entre les contreforts, le presbytère polygonal : tout correspond aux canons du gothique aragonais tel qu’il s’est développé en Méditerranée occidentale. Le cloître attenant, avec ses arches et son jardin intérieur ombragé, est l’un des espaces les plus apaisants de la ville. En été, il accueille des concerts : son acoustique particulière transforme la musique en quelque chose de presque mystique.
Mais ce qui frappe peut-être le plus à Alghero, c’est l’état de conservation exceptionnel de ses fortifications. La ville est l’une des rares en Italie à avoir conservé plus de 70 % de ses murailles médiévales. Ces remparts, construits et améliorés successivement par les Catalans, les Aragonais puis les Espagnols, forment une ceinture quasi continue autour du centre historique. Ils courent du port jusqu’aux bastions qui surplombent la mer, puis reviennent vers la ville par une série de tours imposantes : la tour Sulis, la tour San Giacomo, la tour de la Maddalena et la tour San Giovanni, qui abrite aujourd’hui des expositions temporaires.
La promenade sur les remparts, au coucher du soleil, est l’un de ces moments qui s’impriment dans la mémoire du voyageur. D’un côté, les murs ocre et les tours crénelées ; de l’autre, la Méditerranée qui vire au violet et à l’or ; en bas, les barques de pêcheurs qui rentrent au port ; sur les terrasses des cafés installés sur les remparts, des apéritifs de Vermentino frais et de Cannonau rouge. Et, quelque part dans ce paysage, la conscience que ces pierres ont vu passer les galères aragonaises, les vaisseaux espagnols, les frégates piémontaises, les bombardiers allemands de la Seconde Guerre mondiale…
La Riviera du Corail, Capo Caccia et la grotte de Neptune
L’histoire et la culture ne sont pas tout à Alghero. La ville est aussi le centre d’une région naturelle d’une beauté saisissante, qui ajoute à l’intérêt historique une dimension spectaculaire.
Le nom même de la côte qui entoure Alghero – la Riviera del Corallo, ou « Riviera du Corail » – évoque les fonds marins du nord-ouest de la Sardaigne, qui abritent l’une des plus belles populations de corail rouge de toute la Méditerranée. Ce corallium rubrum, d’un rouge profond et charnu, pousse dans les eaux sombres entre 30 et 200 mètres de profondeur, sur les parois rocheuses de Capo Caccia et des promontoires environnants. Les pêcheurs d’Alghero le récoltent depuis des siècles – les Arabes puis les Catalans avaient déjà remarqué cette richesse sous-marine – et en ont fait l’une des productions artisanales les plus réputées de l’île. Les bijoux en corail rouge d’Alghero sont exportés dans le monde entier ; le Musée du Corail, installé dans une villa élégante près du port, retrace cette tradition entre histoire, art et économie.
À vingt kilomètres à l’ouest d’Alghero, le promontoire de Capo Caccia s’avance dans la mer comme un couteau – une falaise calcaire blanche qui plonge verticalement dans l’eau sur plus de 160 mètres. La vue depuis le phare, construit en 1864 – l’un des premiers à être électrifié en Sardaigne, dès 1938 – est proprement vertigineuse : le golfe d’Alghero d’un côté, l’île Foradada de l’autre (un îlot percé de part en part par une arche naturelle qui lui a valu son nom), et en bas, très en bas, la mer d’un bleu presque noir qui se brise contre les rochers.
C’est dans les entrailles de ce promontoire que se cachent la grotte de Neptune – les Coves de Neptu, en catalan, nom qui dit à lui seul la double appartenance culturelle de la ville. Ces cavités karstiques, formées il y a environ deux millions d’années, sont parmi les plus spectaculaires d’Italie. On peut y accéder de deux façons, chacune offrant une expérience différente. Par la mer : depuis le port d’Alghero, un bateau longe la Riviera du Corail pendant quarante minutes, contournant les falaises de Capo Caccia pour accoster directement à l’entrée de la grotte – une approche qui donne la mesure de la grandeur du promontoire et permet d’apercevoir, dans les parois, les entrées d’autres cavernes inaccessibles. Ou par terre : en descendant l’Escala del Cabirol – « l’escalier du chevreuil » –, taillé dans la falaise en 1954 par l’architecte Antoni Simon Mossa. Ses 654 marches serpentent sur la paroi verticale, offrant des points de vue à couper le souffle sur la mer, au prix d’une montée éprouvante au retour sous le soleil d’été…
À l’intérieur, les grottes révèlent un monde de formes et de lumières que la nature a mis des millions d’années à sculpter. La Salle du Palais Royal avec ses stalagmites monumentales. Le Grand Orgue – la plus grande colonne de la grotte, dont les nervures évoquent effectivement les tuyaux d’un instrument. La Salle des Dentelles, aux concrétions aussi fines que de la broderie. Un lac souterrain immense, dont les eaux immobiles réfléchissent les parois calcaires dans une lumière bleue irréelle. Quatre kilomètres de galeries se développent à hauteur du niveau de la mer, mais seul un itinéraire d’environ un kilomètre est ouvert au public. Le reste, y compris la grotte de Nereo, la plus grande cavité submergée d’Europe, est réservée aux plongeurs et aux spéléologues.
La grotte de Neptune a été redécouverte au XVIIIe siècle par un pêcheur d’Alghero – comme souvent dans l’histoire de la Méditerranée, c’est un homme de mer qui a trouvé ce que les savants n’avaient pas cherché. Mais il est probable que les Romains la connaissaient déjà : des vestiges archéologiques retrouvés dans la Grotta Verde voisine, qui s’ouvre plus haut sur la falaise, attestent d’une occupation humaine à l’époque romaine, voire néolithique.
Alghero aujourd’hui : entre mémoire et avenir
Alghero est aujourd’hui une ville de 44 000 habitants – la cinquième de Sardaigne par la population, et l’une des dix plus visitées d’Italie. Son aéroport, construit à l’époque fasciste comme base militaire sous le nom de Fertilia, en fait l’une des portes d’entrée principales de l’île. En été, la population triple ou quadruple. Les hôtels affichent complet. Les terrasses des bastions sont prises d’assaut. Le port se remplit de bateaux de plaisance venus de toute la Méditerranée.
Cette pression touristique est à la fois une chance et un danger. Une chance parce qu’elle maintient une économie locale solide et diversifiée. Un danger parce que le tourisme de masse a partout la même tendance : folkloriser ce qui était vivant, transformer en spectacle ce qui était pratique quotidienne, éroder les particularités au profit de l’uniforme et du vendable. La langue catalane, à Alghero, est parfois menacée de devenir un accessoire du marketing touristique – les panneaux bilingues comme curiosité pour les photos, la « petite Barcelone » comme slogan sur les brochures – plutôt qu’une réalité vivante.
Mais Alghero résiste à cette tendance avec une vitalité surprenante. Le Chant de la Sibylle, chanté en catalan la veille de Noël dans la cathédrale Santa Maria, attire chaque année une foule mélangée de locaux et de visiteurs et reste une cérémonie authentiquement religieuse et culturelle, pas une reconstitution pour touristes. Les associations culturelles qui enseignent le catalan aux enfants, les publications en alguérois, les émissions de radio locales dans la langue minoritaire : tout cela témoigne d’une vitalité qui dépasse la nostalgie.
La Generalitat de Catalunya, qui maintient une délégation à Alghero, entretient une fraternité institutionnelle qui a des effets concrets : échanges universitaires, coopérations culturelles, soutien à l’enseignement de la langue. Barcelone regarde Alghero comme un bout d’elle-même dispersé par l’histoire dans les vents de la Méditerranée. Et Alghero regarde Barcelone comme une grande sœur lointaine, admirée, différente, mais dont on partage quelque chose d’intime.
Il y a dans cette relation une belle leçon de géographie humaine. Les frontières politiques ont changé des dizaines de fois sur la carte de la Méditerranée. La Sardaigne a été génoise, pisane, aragonaise, espagnole, piémontaise, italienne. Alghero a porté tous ces noms, toutes ces appartenances. Mais quelque chose s’est transmis par-dessus les frontières, plus fort qu’elles : une langue, une façon de construire une église, une recette de homard à la catalane, une façon de dire bonjour et bonne nuit. Ces choses-là ne se décident pas du jour au lendemain pas et ne s’effacent pas par simple décret. Elles vivent dans les maisons et dans les bouches, dans la mémoire des familles et dans le son particulier d’une langue qui ressemble à l’espagnol sans en être tout à fait.
Alghero est, en définitive, la preuve que la Sardaigne est une île de synthèses. Non pas une île figée dans une identité monolithique, mais un lieu où les courants de la Méditerranée ont déposé leurs sédiments au fil des siècles – génois, catalan, espagnol, piémontais – et où ces sédiments ont été intégrés, transformés, jusqu’à devenir sardes, ou alguérois. L’âme sarde, qu’on cherche parfois dans l’isolement de la Barbagia ou dans la résistance des bergers de l’intérieur, se trouve également là : dans cette ville ouverte sur la mer, qui parle catalan depuis sept siècles avec un accent sarde et qui n’a jamais, pour autant, cessé d’être elle-même.
Au coucher du soleil, quand la lumière dorée frappe les remparts ocre et que les pêcheurs rentrent au port dans leur bruit de moteur et d’eau, on peut s’asseoir sur un bastion, un verre de Vermentino à la main, et regarder la Méditerranée s’obscurcir vers l’ouest. Vers Barcelone, quelque part dans la brume lointaine. Et comprendre que les 700 kilomètres d’eau entre les deux villes ne sont pas une séparation, mais un lien. Un lien ancien, tissé dans la pierre et dans la langue, que ni les guerres ni les changements de souveraineté ni les siècles n’ont eu la force de couper.