Domenico Millelire, le Sarde qui a battu Napoléon à La Maddalena…

Les défaites militaires de Napoléon se comptent sur les doigts de la main d’un manchot : la campagne de Russie en 1812 (et non la Bérézina, que l’on pourrait plutôt qualifier de victoire napoléonienne à la Pyrrhus) et Waterloo en 1815, ainsi que Leipzig, en 1813, beaucoup moins connue et pourtant immense bataille. À cela s’ajoute Trafalgar en 1805, mais en son absence et sur la mer…

Mais, au tout début de sa carrière, quelques mois avant la prise de Toulon qui le rendra célèbre du jour au lendemain, le lieutenant Bonaparte participe à la tentative de conquête de la Sardaigne, en février 1793. Cette expédition tourne au fiasco, et la bataille de La Maddalena, du nom du petit archipel du nord-est de la Sardaigne, constitue ainsi la première défaite militaire du futur empereur, même si ce dernier n’était pas le commandant en chef de l’expédition.

 

Sommaire

    Pourquoi une invasion de la Sardaigne par la France ?

    Le contexte politique en 1793

    En XVIIIe siècle, la Sardaigne fait partie du royaume de Sardaigne (précisément des « États du roi de Sardaigne »), qui comprend également des territoires continentaux comme la Savoie, le Piémont, la Vallée d’Aoste, la principauté de Monaco et le comté de Nice. Le Royaume est gouverné par la Maison de Savoie, avec à sa tête Victor Amédée III, qui mène une politique conservatrice.

    Mais la Révolution française de 1789 a déjà eu des répercussions sur le Royaume : en novembre 1792, la Savoie a été incorporée à la République française ; en janvier 1793, le comté de Nice a également été annexé par la France, constituant le département des Alpes-Maritimes ; et en février de la même année, la principauté de Monaco rejoint ce dernier.

    Ces pertes territoriales ont réduit le royaume de Sardaigne à l’île de Sardaigne elle-même, ce qui rend sa défense cruciale pour la survie du royaume.

    La tentative d’invasion de la Sardaigne en janvier-février 1793 s’inscrit dans le contexte plus large des guerres révolutionnaires françaises, où la France cherche à étendre son influence et ses idéaux révolutionnaires, mais surtout à combattre les monarchies européennes hostiles à la Révolution.

    Les intérêts d’une telle expédition

    En s’emparant de la Sardaigne, qui occupe une position stratégique au cœur de la Méditerranée, la France révolutionnaire cherche à sécuriser son territoire, voire l’étendre. L’île peut potentiellement fournir des ressources (agricoles, minières) à la France.

    Politiquement, l’expédition vise également à affaiblir le royaume de Sardaigne, allié des monarchies européennes opposées à la France révolutionnaire, et à exporter les idéaux révolutionnaires. L’expédition permet d’envoyer des éléments contestataires hors de France et de détourner l’attention des problèmes intérieurs.

    Enfin, militairement, une victoire aurait renforcé le prestige de la jeune République française. L’opération permet dans le même temps d’éprouver les capacités offensives de la nouvelle armée révolutionnaire française.

    Pourquoi un débarquement à La Maddalena ?

    L’opération prévoit une attaque sur deux fronts, à partir de la Corse (dans le giron de la France depuis 1768, malgré déjà de fortes volontés indépendantistes…), qui sert de base avancée : une attaque principale sur Cagliari, au sud, dès le mois de janvier 1793, et un débarquement sur l’archipel de La Maddalena, au nord de l’île et à proximité de la Corse.

    En janvier 1793, le contre-amiral Truguet, commandant la flotte française partie de Corse, se dirige vers Cagliari avec l’objectif de s’emparer de la ville. Arrivé devant Cagliari, il en ordonne le bombardement, mais cette attaque se révèle totalement inefficace. Les troupes françaises tentent de débarquer, mais elles rencontrent une résistance farouche de la part des défenseurs sardes. Face à cette résistance inattendue, les soldats français débarqués se débandent, pris de panique. Le débarquement se solde par un échec complet pour les Français, qui sont contraints de battre en retraite. Ils rentrent à Toulon, puis reviennent le mois suivant pour une nouvelle tentative, toujours sans succès.

    Quant à l’archipel de La Maddalena, situé entre la Sardaigne et la Corse, il constitue une position stratégique pour défendre la Sardaigne contre les invasions. Les petites îles forment ainsi une première ligne de défense naturelle contre l’attaque française venant de Corse, permettant d’observer et d’anticiper les mouvements de la flotte française. Les Sardes y concentrent donc leur maigre flotte (quelques navires de guerre) et y attendent les Français. Ils organisent dans les terres les premières poches de résistance, déterminées mais peu nombreuses. Le rapport de force aurait logiquement dû tourner au bénéfice des Français, plus nombreux et mieux armés.

    Mais la configuration de l’archipel et l’utilisation habile de ses caractéristiques par les défenseurs jouent un rôle crucial dans l’échec de l’expédition française.

    Siège de Cagliari

    La bataille de La Maddalena

    Le débarquement français à La Maddalena

    Pour l’invasion au nord de l’île, environ 800 soldats (français et corses) sont mobilisés. Une flotte de 22 navires est rassemblée en Corse pour transporter les troupes et mener l’assaut : ils embarquent à Bonifacio le 19 février 1793, à quatre heures du matin. Le colonel Colonna Cesari, d’origine corse, est nommé commandant de l’expédition. Le jeune lieutenant-colonel d’artillerie Napoléon Bonaparte, en charge des opérations terrestres, fait partie des officiers.

    Le 19 février 1793, à 9 heures, les lieutenants Bonaparte et Quenza débarquent donc sur l’île de Spargi, prise sans résistance. Pendant ce temps, les civils de La Maddalena sont évacués vers Palau, sur la côte de Gallura, et se préparent à la défendre avec environ 500 miliciens mal équipés et 200 combattants. La flotte sarde, composée de plusieurs navires (mais seulement deux demi-galères et trois galères, le reste n’étant que des petites embarcations) se positionne devant l’île de Santo Stefano, défendue par seulement trois canons et une garnison de 25 hommes, et La Maddalena avec les batteries Sant’Andrea et Cavaliere.

    La frégate française La Fauvette s’approche de La Maddalena, subit des tirs et se réfugie dans la rade de Mezzo Schifo. Dans l’après-midi, les Français débarquent sur l’île de Santo Stefano, où Bonaparte installe des canons pour viser La Maddalena.

    La résistance sarde est alors organisée par un officier de la Marine royale sarde, le timonier Domenico Millelire. Ce dernier, voyant la situation critique, transporte un canon à Punta Tegge et endommage La Fauvette, la forçant à se déplacer à Villa Marina. C’est le début de la déroute française.

    L'invasion de la Sardaigne est lancée depuis Bonifacio.
    L'archipel de La Maddalena

    Domenico Millelire organise la résistance avec pêcheurs et contrebandiers

    Issu d’une famille de marins, Domenico Millelire, de son vrai nom Domenico Leoni, est le fils de Pietro Leoni et Maria Ornano. Il naît en 1761, dans l’archipel de La Maddalena, où il mourra également, en 1827. Il intègre la Marine royale sarde (Regia Marina Sarda) en 1778, dans laquelle il devient officier (timonier des demi-galères), après avoir gravi les échelons grâce à ses seules compétences. Ses trois frères sont également officiers de marine.

    Domenico Millelire
    Domenico Millelire

    Mais, à La Maddalena, en l’absence de véritable marine sarde capable de concurrencer la marine française, Domenico Millelire a dû s’organiser « avec les moyens du bord » (pour utiliser une expression bien dans la thématique…). Il mobilise pour cela la population locale, soit environ deux cents pêcheurs et contrebandiers, aux activités intimement mêlées, créant ainsi une véritable résistance composée de petits bateaux. Ces pêcheurs et contrebandiers ont une connaissance approfondie des côtes, des eaux et des passages secrets de l’archipel, atout précieux pour l’organisation de la défense.

    Chez les insulaires de la Maddalena, les activités de pêche pouvaient servir de couverture pour les opérations de contrebande, facilitées par l’expertise en navigation des pêcheurs. Dans ces petites communautés côtières, il est probable que les pêcheurs et les contrebandiers faisaient partie des mêmes réseaux sociaux, voire des mêmes familles. Certains pêcheurs pouvaient être tentés de s’engager dans la contrebande pour compléter leurs revenus, comme le suggère l’exemple des pêcheurs condamnés pour pêche illégale de coquillages. Les mêmes types d’embarcations, pointus et tartanes, étaient alors utilisés à la fois pour la pêche légale et la contrebande.

    Les contrebandiers, habitués à éviter les autorités, disposaient probablement d’un réseau d’information efficace qui a pu être utilisé pour surveiller les mouvements des forces françaises. Enfin, leur expérience en matière d’opérations clandestines a pu être mise à profit pour des tactiques de guérilla contre les forces d’invasion.

    Une victoire sarde grâce à une meilleure optimisation du terrain et une ruse…

    Lors de la bataille de l’archipel de La Maddalena, le 23 février 1793, Domenico Millelire emploie une stratégie efficace et audacieuse pour vaincre les forces françaises, dont certaines sont dirigées par le jeune Bonaparte (qui a alors vingt-trois ans).

    Millelire place donc ses canons à des endroits clés, notamment à Punta Tegge, au sud de la principale île de l’archipel, pour bombarder efficacement les navires ennemis, qui ont débarqué les troupes sur l’île de Santo Stefano. Les coups de canon tirés sont précis et causent des dégâts importants à la flotte française.

    Mais surtout, dans une manœuvre audacieuse, Millelire utilise ensuite une petite embarcation, dans laquelle il prend place avec quelques compagnons, et, escorté par le galion Sultana, commandé par Zonza, s’approche discrètement des bâtiments français sans éveiller les soupçons. Une fois infiltré au milieu de la flotte ennemie, Millelire lance une attaque surprise depuis ce canot, puis débarque à Palau. Avec l’aide de quelques villageois, il place les canons avec lesquels il ouvre le feu sur la flotte à l’ancre, qui subit de lourds dommages et est obligée de fuir à nouveau. Millelire anticipe à nouveau les mouvements : il déplace la batterie à Capo d’Orso, au sud de Palau, et frappe à nouveau les Français. Le 25 février, ces derniers, démoralisés et confrontés à une résistance farouche, commencent à se mutiner. Le colonel Colonna Cesari décide alors de battre en retraite, abandonnant les pièces d’artillerie de Bonaparte sur Santo Stefano.

    Cette tactique inattendue a pris les Français au dépourvu et a vraisemblablement semé la confusion dans les rangs français, les empêchant de réagir efficacement.

    En combinant cette infiltration audacieuse avec les tirs de canons précis depuis la côte, notamment depuis Punta Tegge, Millelire a réussi à causer des dommages importants à la flotte française.

    Cette stratégie combinant connaissance du terrain et des eaux locales, positionnement tactique, effet de surprise, motivation des troupes et utilisation judicieuse des ressources disponibles a permis à Millelire de compenser son infériorité numérique et d’infliger une défaite cuisante aux forces françaises, obligeant Napoléon Bonaparte à battre en retraite après seulement trois jours de combat.

    Les conséquences, pour Domenico Millelire et la Sardaigne

    En Corse, cette défaite dans les eaux sardes accentue les divergences entre les partisans corses de l’indépendance (Pascal Paoli, farouche opposant au régime de la Terreur, et qui s’est rapproché des Anglais), et les partisans du rattachement à la France et ses idéaux révolutionnaires (famille Bonaparte). En mai 1793, soit quelques semaines après la bataille de La Maddalena, la mère de Bonaparte, Laetitia, abandonne la maison familiale d’Ajaccio pour se réfugier à Marseille. La maison des Bonaparte est alors pillée, et la Corse est occupée provisoirement par les Anglais…

    La victoire de Domenico Millelire a donc joué un rôle crucial dans le maintien de l’indépendance de la Sardaigne face aux ambitions expansionnistes françaises, préservant ainsi temporairement l’intégrité du royaume de Sardaigne dans un contexte de bouleversements politiques majeurs en Europe. Cela n’empêchera pas l’éclatement de nouveaux troubles en Sardaigne dès l’année suivante, en 1794, lorsque la classe dirigeante sarde se révoltera contre la Maison de Savoie.

    À la suite de cette victoire, Domenico Millelire est promu timonier des armements royaux. Il reçoit le 6 avril de la même année la médaille d’or de la valeur militaire de l’histoire italienne, soulignant l’importance de cet exploit pour le royaume de Sardaigne, et se voit accorder une rente viagère de 300 lires. Il devient un héros local et une figure respectée dans la région.

    En 1799, il s’illustrera une nouvelle fois en repoussant une attaque de corsaires barbaresques (actuelle Tunisie). Il meurt le 14 août 1827, dans l’archipel de La Maddalena.

    Quelques années plus tard, l’amiral anglais Nelson tombe sous le charme de l’archipel et y mouille avec sa flotte à de nombreuses reprises, sympathisant avec le commandant de la flotte sarde, Agostino Millelire (le frère de Domenico). Dans le conflit qui oppose Napoléon au reste de l’Europe, le royaume de Sardaigne et resté neutre, entretenant toutefois des rapports très cordiaux avec les Anglais. En mars 1805, alors que la flotte anglaise mouille à La Maddalena, Nelson et averti que la flotte française a quitté Toulon. S’ensuit alors une longue course-poursuite… jusqu’à Trafalgar où, le 21 octobre 1805, Nelson l’emporte mais trouve la mort.

    En 1927, la Marine royale italienne donne son nom à un sous-marin (de la classe Ballila), qui sera utilisé pendant la guerre civile d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale.

    Mémorial de Domenico Millelire à La Maddalena
    Mémorial de Domenico Millelire à La Maddalena
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